À 24 m (et non à 30 ou 31 comme je l'avais appris dans mon enfance), c'est le point culminant de la commune et on y a tout logiquement implanté le château d'eau. Mais, probablement pour la même raison et sans doute aussi, ou surtout, en raison de la proximité de la route de Cognac à Matha, c'est maintenant le secteur "en expansion". Entre 1822 et 1854, il n'y avait guère eu d'évolution comme en attestent les cartes de gauche, mais une carte des années 1950 montrerait une situation quasi identique : les seuls changements étaient plutôt de l'ordre de la réorganisation du bâti dans le même périmètre – à supposer même qu'il n'y ait pas eu régression de la surface construite. Puis de nouvelles maisons sont apparues, d'abord le long de la route et sur la pièce de terre appelée la Coudraie, et l'étendue du hameau a fini peut-être par septupler : selon la source citée sous la rubrique Les Mesnacois, il regrouperait maintenant "au moins un tiers de la population" communale et "près de 50 foyers", contre sept en 1894.

(Même si le gentilé officiel ( ?) semble être « Mesnacais », je me suis toujours senti « Mesnacois » ! C’est donc le mot que j’utiliserai.)
     
     1. Évolution de la population

Selon Boissonnade (Essai sur la géographie historique et sur la démographie de la province d’Angoumois du XVIIe siècle au XIXe, Angoulême, 1890), les Mesnacois, donc, étaient 318 au début du XVIIIe siècle (1700-1726) mais Saugrain (Dénombrement du royaume, tome I, p. 269), en 1709, période noire il est vrai, ne comptait que 68 feux, soit peut-être moins de 300 habitants (202 feux à Cherves, 120 à Bréville...) ; en 1720, le même en dénombrait 70. 

On renverra à l'article "Mesnac" de Wikipedia pour le tableau complet de la démographie communale depuis la Révolution. On y constatera :

* une croissance assez continue de 1793 (398 habitants) à 1831 (566 hab., mais ce dernier chiffre est douteux, comme les 460 mentionnés par l’abbé Cousin pour 1791 ; Boissonnade ne donne que 480 habitants en 1830) ;
* ensuite, la population se maintient juste au-dessus de 500 habitants jusqu’en 1872 – Boissonnade parlant même de 702 habitants en 1860 contre 514 dix ans avant et 505 dix ans après ! – avant que ne se fassent sentir les effets de la crise du phylloxera,
* mais, une fois le plus bas atteint (1886 : 436 habitants), on assiste à une légère reprise (499 habitants en 1901), suivie d’une nouvelle décrue, très forte pendant le premier quart du XXe siècle (- 190 habitants entre 1901 et 1926 !), mais qui se prolonge jusqu’au début des années 1980 : la population oscille alors autour de 250 habitants, soit une chute de moitié par rapport aux années 1830-1870. Jusqu’ici, ce schéma n’a rien d’original : on retrouve à peu près le même dans les communes voisines.
* mais, ces trente dernières années, la croissance démographique a repris et les Mesnacois sont maintenant plus de 400 (environ 415 depuis 2011).

 

Mesnacois

Des habitants de Vignolles il y a probablement près de cent ans. Détail d'une carte postale reproduite dans le blog de Sylvie Bernard
qui mérite bien quelque publicité, ne serait-ce qu'en contrepartie de cet emprunt (voir vers le bas de la page).

    
     2. Les Mesnacois habitent de moins en moins à Mesnac même

On a vu (Géographie de la commune) que le centre de gravité de la commune s’était déplacé vers Vignolles, désormais plus peuplé que le bourg. Sans pouvoir dater exactement le moment où le rapport s’est inversé, on peut en avoir une idée approximative en comparant les données fournies par J. B. A. Basque, (Dictionnaire des communes... de Charente, 1857) et par J. Martin-Buchey (Géographie historique et communale de la Charente, t. 2, 1915, p. 95-96) :

  1857 1915
 
Mesnac (bourg) 176 35 % 102 26 %
Vignolles 105 21 % 134 35 %
Pain-Perdu 66 13 % 39 10 %
Les Fosses 72 14 % 67 17 %
Chez Sanson 17  (16,5 %) (44) (11 %)
Chez Surat 16
La Sansonnerie 15
Les Fraîches 15
Masseville (en partie) 12
L'Isle 11
Métairie neuve 7

Chez Texier

5
TOTAL 502 /517   386  

     

Le Dictionnaire Joanne de 1890-1905 donne à Vignolles 157 habitants sur une population communale de 487, soit une proportion de 32 %. L’inversion a donc dû se produire au tournant du siècle.
Le tableau montre aussi, accompagnant celle de la population totale et du bourg, une nette décrue des petits habitats isolés qui ne regroupent plus que 44 habitants au lieu de 83 et même, plus surprenante quand on sait que ce hameau abrite aujourd’hui un tiers des Mesnacois – selon un article de la Charente libre du 30 décembre 2014, on y serait passé de « sept foyers en 1894 à près de cinquante » – une forte diminution de la population de Pain-Perdu.
     

3. Un village de tourneurs

Évoquant le Mesnac d’avant la Révolution, Pierre Martin-Civat (Cognac et le Cognaçais pittoresque, 1972, p. 319-320) cite pêle-mêle des familles « Joyaux, Lacoste, Dousset ou Boisferon, Hergonneau, Baron, Laubier, Chaillot ou Bouteleau », où l’on était « laboureurs à bœufs ou à bras, maçons, charpentiers, tisserands, marchands en relations constantes avec le négoce et ses facteurs d’eau-de-vie, propriétaires déjà aisés... ». Puis, sous la Monarchie de Juillet, il note « quelques solides aisances avec les Bouchard, les Aubouin, les Laubier, les Jean, les Bouteleau, les Brunet et les Lacoste ». Enfin, vers la fin du Second Empire, il mentionne le boulanger Roque, les épiciers-merciers Guichard et Savarit, le tonnelier Ollivier, le cordonnier Alexis Roy, le cafetier-marchand de bois Déméré et, vers 1900, il dénombre « sept négociants d’eau-de-vie et distillateurs, dont quatre à Vignolles ».

Mais, grâce au fonds Frétard, on peut remonter plus loin que ne le permettent les registres d’état civil consultables en mairie. En 1533, on découvrira des laboureurs à bœufs ou à bras nommés David, Aubineau, Courtois, Gaillon, Jean, Nepnonault, Pommier, Robert, Sicard ; le curé Souldier et son père marchand de laine, le meunier André Renou de Chazotte, le prévôt Sanzay et le juge Sauvan.
Cependant, la pièce la plus intéressante est le terrier de 1763-64 bien qu’il soit incomplet

Le terrier est un recueil d’actes passés devant notaire par lesquels les tenanciers reconnaissaient tenir du seigneur (dans ce cas l’amiral d’Orvilliers) la ou les parcelles dont ils étaient possesseurs à titre précaire et lui devoir telle ou telle redevance, ici agrière ou rente. La reconnaissance comportait l’identification de la parcelle, par sa nature (terre, pré, bois, vigne....), par sa contenance, par sa situation (paroisse, lieu-dit, etc.) et ses confins (confrontation) dont sont donnés également nature et possesseurs.
Agrier ou agrière : la portion de la récolte (généralement 1/12e) due au seigneur. C’est donc un prélèvement variable selon ce que la terre donne alors que la rente dont on a quelques cas ici est un prélèvement fixe, en argent le plus souvent, mais aussi en grain, en volailles…

Exactement la moitié des 38 déclarants (qui ne sont pas tous de la paroisse) sont laboureurs (14) ou journaliers (5) ; parmi les premiers, un seul est identifié comme laboureur à bras, 4 sont des laboureurs à charrue. On compte en outre 3 marchands – probablement de bestiaux, vu l’étendue des terres qu’ils exploitent à l’est de la paroisse (Pierre Bastard des Fosses et ses deux beaux-frères de Matha) et 11 artisans. Parmi ces derniers, il y en a 4 qu’on pouvait s’attendre à trouver : un maçon (Jean Touard à Vignolles), un maréchal ferrant (François Brandy au Marais) et deux tisserands (Christophe Bigot au bourg et François Rullier à Vignolles). La surprise, et la découverte, c’est l’existence, parmi les 15 déclarants du bourg de Mesnac, de 7 tourneurs en bois (Jean Brandy, Pierre Tenot, Michel Émery, Jean Thibaud, Guillaume Chebineaud, Jean Rambaud, François Cuette) et de la veuve d’un huitième (Nicolas Lamiraud). Il s’agissait visiblement de l’artisanat local…
Cette spécialisation du bourg remontait au moins au siècle précédent : on a trace en 1669 d’un « Julien Cousseau, tourneur en bois, demeurant au bourg de Mesnac », qui avait épousé une fille d’Aujac (« Monographie de la commune d’Aujac » par M. Égreteau, Recueil de la Commission des arts de Charente-Inférieure, 1897, p. 52).
Que fabriquaient-ils ? Selon le dictionnaire de Richelet (1680), le tourneur est "un artisan qui façonne du bois au tour, & qui fait tables, chaises, gueridons, armoires & cabinets de bois de noier, & pour cela on l'apelle quelquefois tourneur en bois de noier pour le distinguer du tourneur en bois blanc qui ne fait que des chaises de paille sans être tournées, des échelles & autres choses de bois blanc."
   
     4. Personnalités liées à la commune

On trouvera ailleurs la biographie de Geoffroy de Beaumanoir, considéré jusqu'ici comme le premier seigneur de Mesnac, celle de l’amiral d’Orvilliers, qui bâtit l’hôtel baptisé aujourd’hui « château de Mesnac », ou encore le peu qu’on sait du Demontis dont Agrippa d’Aubigné nous apprend qu’il combattit du côté protestant pendant les Guerres de Religion, sous le nom de « Lisle-Ménac ».

Anatole ANDRÉ (Mesnac, 12 avril 1862 - 1920) était le fils de l’épicier du bourg (qui ne savait pas signer). Il fit ses études à l’école normale de Poitiers puis, après avoir été instituteur adjoint en Charente, entra en 1885 à l’École normale supérieure d’instituteurs de Saint-Cloud. Il fut ensuite maître adjoint dans les écoles normales de Saint-Brieuc et de Rennes avant d’être nommé en 1893 inspecteur de l’instruction primaire, avec pour premier poste Montmorillon. Il passa ensuite à Cahors (1897) et à Alençon (1901). Là, il se lança dans la politique, entrant au conseil supérieur de l’Alliance républicaine démocratique (centre gauche) et prenant la tête du journal républicain l’Avenir de l’Orne. Il échoua aux élections de 1906. Franc-maçon, il était violemment pris à partie par les cléricaux du département, où il se trouvait encore en 1911. (Pas d’informations sur la suite, jusqu’à sa mort prématurée à 58 ans).
Il est l’auteur d’Une aventure de François Ier (1890, voir "Les ponts"), mais aussi d’un Livre d’écriture (1895) proposant des modèles pour les écoliers, maintes fois réédité. Il avait épousé en 1888 la fille des instituteurs de Mesnac, les Laidet.    

Jean JOUBERT, dit Rabajoi (Mesnac, 31 mai 1884 – Cherves, 7 mai 1934), peintre, graphiste et polytechnicien, est né aux Fosses, où sa mère était venue accoucher chez ses parents Archambaud.
A fait partie à Cognac du groupe des Amis des arts, devenu en 1912 la Palette cognaçaise, créé par Geo Maresté et Olivier Flornoy. Devenu prof à Polytechnique où il avait été admis en 1904, spécialisé dans la résistance des matériaux, il aurait commencé avec Maresté une étude sur le « poids de la lumière » interrompue par la guerre de 1914-18 qu’il fit comme capitaine d’artillerie (Charente libre du 18 février 2009, interview de Gérard Dufaud).
Il a publié La Saint-Guy, petit atlas de pathologie externe à l’usage des gens du monde, 56 lithographies (1913), Quelques dessins sur la guerre (1917), Biarritz (autre album de caricatures, vers 1920) et on peut trouver sur Internet deux couvertures de lui pour Vanity Fair (vers 1914). Voir aussi François Wiehn, Dictionnaire des peintres de Charente (Geste éditions, 2016). 
 Il décora l’Escale à Saint-Tropez de paysages, de courses de taureaux, de personnages et de trompe-l’œil exécutés aux ciseaux : Colette y fait référence (O. C., tome 10).
 « Artiste de grand talent, homme intelligent et cultivé, Rabajoi avait rénové les arts de la décoration, de la caricature et de l’affiche, avec autant de hardiesse que de goût. Si sa carrière ne fut pas aussi éclatante qu’elle aurait dû l’être, c’est que Rabajoi était d’une indépendance totale et farouche et qu’il préférait ses fêtes de Saint-Tropez ou ses méditations dans la Charente à la vie fiévreuse de la capitale » (Ouest-Éclair du 12 mai 1934).

Le général Pierre ANDRÉ (1889, Mesnac - 1964, Paris). Fils aîné d’Anatole, alors en poste à Rennes, il est né à Vignolles, sa mère étant venue accoucher chez ses parents Auguste et Marie Laidet, les instituteurs de la commune. Élève de l'École des langues orientales (russe, arabe), puis engagé volontaire, il est fait prisonnier en 1916, à Verdun où son frère cadet trouve la mort. Mais il a fait l’essentiel de sa carrière dans les troupes d’infanterie coloniale (tirailleurs) : Algérie, Maroc, Syrie, Madagascar, Indochine. Lors de la deuxième Guerre mondiale, rapatrié en 1941, le colonel André est nommé commandant militaire du département du Var, puis commandant de la division territoriale de Constantine (Algérie), avec le titre de général de brigade : il est alors  responsable de la zone arrière d'armée des troupes françaises et alliées se battant en Tunisie contre les puissances de l'Axe. Il restera dans le Constantinois jusqu’à sa retraite (juillet 1946), précédée de sa nomination comme général de division, et ses rapports sont fréquemment cités par les historiens de la guerre d’Algérie, notamment à propos de l’insurrection de mai-juin 1945.
Source : La guerre d’Algérie par les documents, tome I (1943-46), sous la direction de Jean-Charles Jauffret, Service historique de l’armée de terre, 1990 (p. 511). P. André est également mentionné dans Pouvoir politique et autorité militaire en Algérie française, de Michel Hardy et al., 2002 (p. 272).

M. Lionel Fricaud-Chagnaud, apparenté à la famille André, me signale que Pierre André est l'auteur de plusieurs études ou romans, sous son nom ou, plus souvent, sous le pseudonyme de Pierre Redan (anagramme qui, par chance, a une connotation militaire !). Une première série de publications date des années vingt : La Cilicie et le problème ottoman, commentaire de l'occupation française de 1918 à 1921 (1921) ; L'Islam et les races (2 vol., 1922, où "il insiste sur les différences entre l'Islam arabe et son héritier l'Islam turc, et sur la subordination croissante de la foi à la politique", écrivit un spécialiste qui releva par ailleurs quelques approximations historiques tout en notant la sûreté de son information sur les régions où André avait été en poste) ; Aux confins du pays berbère, journal de route (1922) ; Du temps où j'étais pirate (1922) ; L'Islam noir (1924) ; et deux romans en collaboration : L'étendard vert (1926) et La captive de Kurd-Mourad (1931). Il ne reprit ensuite la plume qu'une fois retraité : Ce que devient l'Islam devant le monde moderne (1952, en collaboration), L'Asie menace, l'Afrique attend : la mission de la pensée française (1953, en collab.) et Le réveil des nationalismes (1958).
    

Charles BOUTELLEAU (Logis de Coulonge, 1903 - Saint-Cloud, 1987). Propriétaire de l’hôtel d’Orvilliers, il a fait à la Métairie neuve des essais de ferme modèle plutôt infructueux. C’est avant tout un ingénieur, inventeur et industriel : à partir de 1928, il met au point et commercialise sous la marque Mélodium des microphones qui connaissent un large succès ; en 1948, dans les mêmes locaux de la rue Lecourbe à Paris, il crée la machine à laver Laden, qu’il dote en 1960 du premier dispositif d’essorage.

voies et ponts

 

Le pontet

Il enjambe ce que cette carte appelle le ruisseau de l’étang, mais qui est plus généralement connu comme le fossé du Roy, et ce bien avant 1775 puisque l’appellation figure dans l’hommage rendu en 1649 par Simon Gaillard (voir L’Isle). L’ouvrage actuel n’est pas non plus le premier : au milieu du XVIe siècle déjà, un autre « pontet » servait à délimiter les terres de Jean de Puyrigaud.L’appellation de « fossé » trahit toutefois l’origine artificielle du cours d’eau qui, comme son autre nom l’indique, reliait l’Antenne à l’étang du Solençon, aménagé sous le « bon comte Jean » (1444-1467) :

solencon« Le grand Parc et le petit Parc furent clos de murs (…) ; la vallée resserrée entre le grand parc et les hauteurs de Boutiers, fermée par une forte chaussée, forma le vaste et magnifique étang du Solançon. Comme cet étang qui recevait toutes les eaux pluviales, venant soit de la forêt de Jarnac, soit d’une partie du pays-bas, avait submergé les terres voisines placées à un niveau inférieur, le comte s’empressa d’indemniser les propriétaires. » (F. Marvaud, Études historiques sur la ville de Cognac, p. 182-184).

Les travaux du parc furent poursuivis sous Charles d’Orléans, son fils (ibid. pages 208-209) mais, après la mort de celui-ci (1496), la comtesse Louise de Savoie eut à revenir sur l'indemnisation, apparemment insuffisante… ou oubliée. Il se confirme alors que Jean d’Angoulême n’avait fait qu’agrandir un étang préexistant en construisant une chaussée, munie d’une bonde, à son débouché sur la Charente :
« Cédant aux supplications des habitants de la paroisse de Cherves qui, depuis l’agrandissement de l’étang du Solançon, ne savaient où faire paître leurs bestiaux, elle leur concéda le droit de pacage sur les deux rives de cet étang [Titres de la maison d’Ecoyeux]. » (ibid., page 221).

De même, le fossé du Roy fut vraisemblablement creusé en tirant parti de deux ruisseaux existants – un affluent de l’Antenne et un ruisseau alimentant l’étang, que Gabriel Maître (Cherves, qui es-tu ?, s.d., page 5) dénomme Baradis. Le fossé permettait donc de drainer vers l’étang toute cette partie du pays bas et, accessoirement, peut-être aussi d’alimenter ce même étang grâce à une dénivellation qui doit approcher les 4 m sur l’ensemble de son cours. Quitte à ce que ce cours s’inverse parfois : voir un article de Wikipédia. Mais Gabriel Maître (ibidem) soutenait qu’il s’agissait d’un « canal à deux pentes ». La régulation aurait alors pu se faire dans les deux sens…

cherves 1857Ce travail se fit vraisemblablement sous François Ier, comme le suggère le nom de fossé « du Roy » : on se préoccupa beaucoup à cette époque de lutter contre la lymosie (Marvaud, pages 244, 267), ne serait-ce que pour « passer le bagaige et train du Roy » (le mot lymosie, écrit l’historien, « par allusion au sol fangeux et gras du Limousin, indique ici un sol détrempé facilement par les eaux et d’un parcours difficile » : le Limousin, décidément, a eu mauvaise presse à toutes les époques !)
« L’administration communale, au moins pour ce qui concernait la voirie, ne s’exerçait pas seulement à l’intérieur de la ville, ou à des distances très-rapprochées des murs de l’enceinte : elle veillait plus loin aux intérêts publics… On ne travaillait donc pas seulement aux chemins à l’entrée de la ville, on les améliorait partout où le besoin l’exigeait… » (ibid., page 267).
Selon P. Lacroix (Chroniques de l’Angoumois occidental, 1876, page 124), l’étang aurait été desséché après 1833. Sur cette carte de 1857 ( ?) en tout cas, il a disparu. N’en subsiste que le fossé prolongé vers le sud, qui sépare Cherves de Boutiers et Nercillac.
Pourquoi, en 1775, a-t-on éprouvé le besoin de reconstruire le pont ? On se bornera à noter qu’il s’agit à Mesnac d’un âge d’or de la construction, qui doit coïncider avec une période faste en agriculture – marquée sans doute par la pleine activité des métairies et le développement de la vigne – exigeant une voirie « tous temps ». On remarquera ainsi que ce pont est assis sur un radier, probablement moins destiné à éviter les affouillements qu’à combattre les risques d’affaissement.
Si les services du patrimoine ignorent les vieux ponts de Mesnac, la communauté de communes s’en est préoccupée et les a restaurés en 2006. Resterait peut-être à les signaler : les seuls panneaux, actuellement, sont ceux qui mettent en garde contre les dos-d'âne...

 

1775

Avant les travaux

pontet1

Après

pont2

 

 

 

Le pont de François Premier


1544Ce pont (interdépartemental, puisque reliant la Charente à la Charente-Maritime après avoir relié la Saintonge à l’Angoumois) n’était certainement pas non plus le premier – sans pont, pas de route ! –, mais il est probable que le passage du Véron était jadis beaucoup plus difficile qu’on ne peut l’imaginer maintenant. Il en reste d’ailleurs une « montée » assez abrupte, qui peut expliquer qu’on ait choisi ce qui est aujourd’hui un ruisseau qu’on remarque à peine, pour en faire la frontière de deux provinces. D’ailleurs, saint Louis, après avoir détruit le château d’Auceure (du Seure), buta sur un marais alors qu’il cherchait à rejoindre Saintes : mon hypothèse, que je ne donne certes pas pour sûre à 100 %, est que ce marais était soit celui du Véron, soit celui du pont de Saint-Sulpice. L’itinéraire logique consistait en effet à emprunter le chemin de Matha à Cognac jusqu’à Cherves pour suivre ensuite la route d’Agrippa.

Sous François Ier, on s’est donc préoccupé d’améliorer la voirie. Marvaud (op. cit., pages 244-245) cite les lettres-patentes que le roi délivra en 1521 : il autorisait à prendre pendant dix ans 300 livres sur les tailles de chaque année afin d’améliorer les accès à Cognac « pour la lymosie du païs, où ladite ville est assise, semblablement pour les montueulx rochers qui sont à l’entour très-difficiles et pénibles, sy ne sont pavez, aplaniz et entretenuz de pontz et chaussées… Ces choses considérées qui, de tout nostre honneur et affection desirons de servir ladicte ville de Coingnac, en laquelle avons prins nostre origine et naissance, estre enrichie et augmentée, et lesdits pontz, portes et murailles, ensemble les chemins et passaiges estans à l’environ, à ce que mieulx et plus aisément on y puisse aller… ». Le pont du Véron, il est vrai, ne porte que la date de 1544 mais ce n’aurait pas été la première ni la dernière fois que de grands travaux auraient pris du retard, ni que des prélèvements auraient été prorogés ! Il se peut aussi que la route de Matha soit passée en dernier. En effet, Marvaud cite (pages 265-268) toute une série de travaux exécutés à cette époque sans la mentionner : chemin de Javrezac vers Saintes, route de Saint-Jean d’Angély près de la Chapelle de Burie, pont et chaussée de Saint-Sulpice, chemin « longeant la muraille du grand parc, conduisant à Cherves par Fontenille », « bac des Chassiers… où aboutissait l’ancien chemin dit des Anglais, venant d’Angoulême », chemin romain de Merpins (le chemin Boisné), chemin de Bordeaux entre Cognac et le lieu nommé Landelle (1531), pont de Soubérac (1533)… Mais la construction d’un (nouveau) pont sur le Véron s’inscrit à l’évidence dans une entreprise systématique et il n’est donc pas surprenant qu’elle ait donné naissance à la légende la liant à une mésaventure du roi « Grand-Nez » (cf. ci-après).

Avant restauration

pont Francois premier

Pendant la restauration

pont Francois premier2

 

Et après – mais avant suppression de bornes qui devaient faire obstacle au passage de gros engins agricoles !…

pont Francois premier3

La légende : il était inévitable, compte tenu de la date inscrite sur le pont, qu'on cherche à en attribuer la construction à François Ier. On pourra lire (cliquer sur la couverture) la version de cette légende publiée en 1890 par un fonctionnaire de l’Instruction publique, Anatole André (voir "Les Mesnacois"). Ce n'est certes pas un grand patoisant, mais tout compte fait, il ne s'en tire pas si mal.

Il note la mouillure plutôt que la palatalisation, écrivant par exemple "tiellés" là où l'on écrit habituellement "thiellés". Il ignore le plus souvent l'aspiration dans le pronom "jhe", quitte à écrire tout de même "jholiment", "boune ghent", "jholie" et "jhénesse" – mais, aussitôt après, "juste". Sa conjugaison est plus correcte, et l'on relève des formes comme "seus" (suis), "érai" (irai), "veuris" (voudrais), "fasez" (faites), "nessut" (né)... Pour "où", il emploie systématiquement "onte" au lieu de "voure", ce qui pourrait, selon Raymond Doussinet, trahir une origine jarnacaise. Quant au vocabulaire, la couleur locale se limite à une dizaine de mots : abrenocio bien sûr (mais au lieu d'ab'rnoncio), ève ("eau"), aneut ("aujourd'hui"), seguer ("suivre"), le douteux enchoufrigné ("renfrogné", "enchifrené" ?), marmuser ("murmurer", "marmotter"), insolenter, yèvre ("lièvre"), ébouiller ("écraser"), ébeurnaquer ("réduire en bouillie") et mon favori mistut, qu'il traduit par "âne" mais qui est plus probablement le baudet (cf. le dictionnaire de poitevin de Lévrier), un "métis" ou mixtum...

couvertureLa présence de l'histoire tend à se réduire à l'évocation du roi "Grand-Nez" et de ses amours ; pour le reste, le sieur André n'est pas trop regardant : François Ier monte encore vingt ans après le cheval qu'il avait à Pavie et la dernière image du livre est celle du meunier partant, faraud, "le fusil sur l'épaule" ! En fait, l'auteur s'est borné à greffer une intrigue amoureuse et une préoccupation de voirie (les deux passablement contemporaines : l'état des chemins et le choix du gendre comptaient encore beaucoup pour les petits propriétaires du XIXe !) sur une anecdote que reprend F. Marvaud dans ses Chroniques de l'Angoumois occidental (pages 42-43) : celle du charbonnier qui a fait manger du sanglier à François Ier, un jour que celui-ci s’était égaré au cours d’une partie de chasse « aux environs de Cognac, peut-être bien dans la forêt de Chizé » ( ?!). Montluc (Commentaires, livre VII) fait allusion à cette historiette comme origine de l'expression "Charbonnier est maître chez soi" et voici comment elle est rapportée dans le Dictionnaire des portraits historiques, anecdotes et traits remarquables des hommes illustres, II, 1768, de Lacombe de Prézel :

« François Ier s'étant égaré à la chasse, entra vers les neuf heures du soir dans la cabane d'un charbonnier ; le mari étoit absent : le Roi ne trouva que la femme accroupie auprès du feu ; c'étoit en hyver et il avoit plu. Il demanda une retraite pour la nuit et à souper. L'un et l'autre lui furent accordés ; mais à l'égard du souper, il fallut attendre le retour du mari ; et en attendant, le Roi se chauffa assis sur une mauvaise chaise, qui étoit la seule qu'il y eût dans la maison. Vers les dix heures arrive le charbonnier, las de son travail, fort affamé et tout mouillé ; le compliment d'entrée ne fut pas long ; la femme exposa la chose à son mari et tout fut dit. Mais à peine le charbonnier eut-il salué son hôte, et secoué son chapeau tout trempé, que prenant la place la plus commode, et le siège que le Roi occupoit, il lui dit : Monsieur, je prends votre place, parce que c'est celle où je me mets toujours, et cette chaise, parce qu'elle est à moi ; or, et par droit et par raison, chacun est maître en sa maison.
François applaudit au proverbe, et se plaça ailleurs sur une sellette de bois. On soupa, on régla les affaires du royaume, on se plaignit des impôts. Le charbonnier voulait qu'on les supprimât ; François eut de la peine à lui faire entendre raison. À la bonne heure donc, dit le charbonnier, mais ces défenses rigoureuses pour la chasse, les approuvez-vous aussi ? Je vous crois honnête homme, et je pense que vous ne me perdrez pas : j'ai là un morceau de sanglier qui en vaut bien un autre ; mangeons-le, mais surtout bouche close... François promit tout, mangea avec appétit, se coucha sur des feuilles et dormit bien. Le lendemain, il se fit connoitre, paya son hôte et lui permit la chasse. »

Cependant, n'en déplaise à M. André, si le charbonnier est remplacé par un meunier dénommé Michaud, c'est qu'il y a eu contamination avec la légende populaire d'Henri IV, autre Vert Galant. Collé avait donné en 1764 une comédie, intitulée La partie de chasse de Henri IV, où l’on voyait Michaud recueillir ce roi égaré dans la forêt de Sénart et la scène a été maintes fois représentée : par Menjaud, par Vincent, par Moreau le Jeune...
Collé s’était lui-même inspiré de Sedaine, dont la pièce Le Roi et le Fermier (1762, voir page 59) était à son tour « inspirée du théâtre anglais, ou plutôt d’une ancienne histoire qui n’a guère pour elle que la tradition » et qui concernait Henri VI, semble-t-il. Il s'agissait de la pièce The King and the Miller of  Mansfield (1736), de Richard Dodsley, qui avait été traduite par Patu en 1756. Si l'on fait abstraction des intrigues amoureuses et de la dénonciation des courtisans amateurs de jolies paysannes, le thème commun consiste à faire entendre au roi incognito les vérités du peuple, – vérités qui, chez Collé, tendaient d'ailleurs à se réduire à l’amour du souverain. Le meunier d’A. André est beaucoup moins respectueux (un bon siècle et une révolution ont passé), puisqu’il va jusqu’au crime de lèse-majesté, mais le motif de la chasse s'inverse : cette fois, le chasseur est le manant – avec tous les problèmes que cela peut poser !
Revanche de Dodsley ? Les précédents propriétaires anglais du moulin de Chazotte ont traduit, adapté et joué en 2007 « Une aventure de François Ier ».

À noter qu'il existe une autre version de l'histoire,celle du Seure : là, le roi est sauvé de la noyade par les prières d'une ancienne maîtresse, devenue religieuse au Maine voisin (où la légende veut qu'il y ait eu un couvent).

A. ANDRÉ

LÉGENDES HISTORIQUES CHARENTAISES

 

UNE AVENTURE DE FRANÇOIS Ier

ANGOULÊME
Imprimerie F. Lugeol, Voleau et Cie, 1890


PRÉFACE
Les légendes s’en vont. Il y a cinquante ans les mieux doués les conservaient dans leur mémoire et les racontaient pendant les longues veillées d’hiver, en cassant les noix, en préparant le maïs ou simplement en attendant joyeusement, auprès d’un bon feu, l’heure du coucher. Au­jourd’hui, les veillées disparaissent et les légendes avec elles. Est-ce un progrès ? Je ne le crois pas. La jeunesse ne songe plus à profiter des veillées où le franc rire et la bruyante gaieté s’épanouissaient. Les jeunes gens préfèrent d’autres plai­sirs ; peut-être ne valent-ils pas ceux qu’ils abandonnent ! Les jeunes filles se couchent dès huit heures ou lisent les feuilletons et les romans à intrigues amoureuses, dont l’effet est certaine­ment moins salutaire que celui de nos vieilles légendes qui parlent à la fois à l’imagination et au cœur. Quant aux parents, le plus souvent ils s’en­nuient et dorment dans le foyer. Quelquefois le journal les distrait un instant, mais cette lecture, courte pour une longue veillée, n’est pas d’ailleurs toujours intéressante pour les habitants des cam­pagnes.Pourquoi ne pas se réunir, entre amis, comme autrefois, pour travailler à l’occasion, toujours pour rire et s’amuser ? tout le monde y gagnerait et notre vieille gaieté aussi. Quand la conversation et les jeux de la jeunesse menaceraient de s’interrompre, on les remplacerait par des lectures de contes, de légendes, et même de romans bien choisis. Il n’y a plus aujourd’hui de ces conteurs admirables dont la mémoire ne défaillait pas et qui n’étaient jamais fatigués ; mais tout le monde sait lire et peut les remplacer.

Parmi nos contes et nos légendes, les légendes historiques sont celles qui méritent surtout de revivre. Ce sont les plus populaires et souvent les plus amusantes. Il n’en est pas de plus chères, je pense, aux Charentais, que celles qui ont pour héros François Ier, le “ roi de Cognac ”.Encouragé par plusieurs amis, j’ai recueilli celles du meunier Michaud et du cultivateur Mathieu, que j’ai entendu conter bien des fois dans mon enfance et qui semblent disparues. La première aurait été publiée plusieurs fois, paraît­-il, notamment vers 1850, sous les pseudonymes de MM. de Moulidars et de Lozon, mais on n’en trouve plus d’exemplaires. Du reste, jusque-là, et contrairement à ce qui est resté dans l’imagination populaire, la légende publiée du père Michaud place le lieu de la scène au pont du Gué, près du Seure. La date de 1547 inscrite au pont du Véron, la difficulté du passage, — difficulté qui existe encore quoique amoindrie, — la proximité du bois Monsieur, dont il est parlé, la situation du pont du Véron sur un des plus anciens chemins partant de Cognac vers les châteaux de la Saintonge et en particulier celui de Prignac, me portent à croire que l’imagina­tion populaire a raison et que la scène eut lieu au pont du Véron et non au pont du Gué. Il est vrai que ceux qui choisissent le pont du Gué pré­tendent que François Ier se rendait à Dampierre et non à Prignac ; mais le Gué n’est pas plus sur la route de Cognac à Dampierre que sur celle de Cognac à Prignac.Quant à la seconde légende, celle du cultiva­teur Mathieu, elle n’a jamais — je crois — été publiée. Dans d’autres parties de la France, on en rencontre d’analogues et qui ont pour héros tantôt François Ier, tantôt Henri IV. Il me semble même avoir lu une légende à peu près semblable, il y a fort longtemps, dans un journal littéraire. On y parle également du meunier Michaud sans qu’on puisse expliquer pourquoi le nom de ce dernier se trouve dans la légende de Mathieu. N’est-ce pas une preuve que cette deuxième légende est aussi charentaise, et que les autres provinces où on la connaît nous en sont redeva­bles? Quoi qu’il en soit, je les publie ensemble et je désire de tout mon cœur qu’elles revivent dans nos campagnes où elles menacent de disparaître et qu’elles y ravivent la vieille gaieté charentaise qui elle aussi s’en va.
                                                                                                                                           A. ANDRÉ.
Ce 28 mars 1890.
N. B. On ne reproduit ici que la première légende.

 

UNE AVENTURE DE FRANÇOIS Ier


Au XVIème siècle, la petite ville de Cognac, une des plus belles de province, depuis son récent embellissement par les Valois-Angou­lême, manquait encore de communications faciles avec les environs. L’un des sentiers étroits qui en sortaient, reliait à Cognac les seigneuries du Château-Chesnel et de Chazotte en Angoumois, et après avoir traversé, au delà de Cherves, entre la Garnerie et Mons, des marécages souvent impraticables, se prolongeait jusqu’au château de Prignac en Saintonge. De tous ces marécages, le plus dangereux à traverser était formé par un petit ruisseau, le Véron, qui séparait la Saintonge et l’Angoumois et qui actuellement limite dans tout son cours les deux départe­ments de la Charente-Inférieure et de la Charente. Depuis cette époque, trois siècles se sont écoulés, et, malgré les efforts des habi­tants de Mesnac et du Seure, les villages les plus proches, les charrettes chargées sont obligées d’éviter le passage du pont du Véron où eut lieu en grande partie l’anecdote historique que nous allons raconter.
On était aux derniers jours de septembre de l’an de grâce 1545 ; un cavalier richement vêtu, couvert d’un long manteau, coiffé d’un chapeau à plumes et à larges bords, sortait de la ville de Cognac et s’engageait dans le chemin dont nous avons parlé. Penché sur le cou de son cheval, le chapeau enfoncé et en avant, il semblait vouloir se dissimuler aux regards curieux. C’était chose facile, car, sept heures sonnaient à l’église Saint-Léger, la soirée était froide et le vent soufflait fort, quoiqu’on ne fit qu’entrer en hiver ; aussi les Cognaçais, enfer­més dans leurs maisons et auprès de leur feu, ne s’occupaient guère de ce qui se passait au dehors, et en particulier des allures mysté­rieuses de notre seigneur-chevalier, - car c’était un seigneur et de la plus haute race. Cependant, à le voir aller seul, sans escorte et ainsi habillé, les commères de Cognac en auraient caqueté si elles l’avaient aperçu. Elles auraient bien vite deviné en lui un seigneur en quête d’aventures ou se rendant hâtivement à quelque rendez-vous d’amour. Peut-être même l’auraient-elles reconnu, ce qu’il ne voulait pas… Aussi, par précaution, au risque de se perdre pendant la nuit, il sortait très tard de la ville. Pourtant le but de son voyage, la petite cité de Prignac, où il se rendait au­près de l’aimable et belle châtelaine qui lui avait donné son cœur, était à plusieurs lieues de Cognac. Mais que sont les difficultés pour un amoureux, surtout pour un galant chevalier du XVIème siècle, surtout pour le plus galant et le plus chevaleresque de tous ? Ne montait-il pas un bon cheval ? En deux heures il re­joindrait sa bien-aimée.
À peine sorti de la ville, il éperonna son coursier qui partit au galop. Tout alla bien jusqu’à Cherves ; mais alors la nuit devint noire, le ciel se couvrit de nuages et le vent cessant tout à coup, une forte pluie tomba. Notre cavalier n’y vit plus pour se diriger. Il traversa pourtant sans ennui le petit vil1age de la Garnerie, mais ensuite, le sentier en contrebas se trouvant rempli d’eau après de nombreuses pluies, le cheval, lancé au hasard à travers prés et champs, accomp1it une course folle pendant laquelle son cavalier, plein d’inquiétude et d’amour, maugréa contre la nuit, les chemins, la pluie, et son coursier difficile à maîtriser. Qui s’en étonnerait ? Les amoureux surtout comprendront son impatience et sa colère. Un autre eût tourné bride ; lui, n’y songea pas. N’allait-il pas arriver auprès de sa châtelaine ? et là, si elle l’aimait encore, il oublierait bien vite les fatigues et les dangers de la route. Si elle l’aimait en­core ?... C’est là une malencontreuse idée qui naît dans l’esprit de tous les amants, même satisfaits et heureux. Notre galant chevalier répondrait si nous en étions étonnés que :
    Souvent femme varie,
    Bien fol est qui s’y fie...
Toutefois, il n’avait guère le temps de réfléchir sur le caractère des femmes dans la situation où il se trouvait : à chaque pas une nou­velle flaque d’eau arrêtait son cheval qui enfonçait parfois dans la boue jusqu’au poitrail. “ Le chemin va devenir meilleur, pensait-il. L’an passé il était si beau quand  je chevauchais auprès de celle que j’aime et qui m’attend ! Encore quelques cents mètres et tout ira bien ! ”.
Il se trompait; il arriva dans un endroit qui lui parut désert. Au bas d’une colline, appelée depuis “ la montée du pont du Véron ”,  on ne voyait qu’un vaste lac impossible à franchir. Notre cavalier, téméraire comme un amoureux, crut l’eau peu profonde, et s’élança pour traverser à la fois le lac et le courant qui ­le formait. Mais son cheval perdit pied et tous deux disparurent. Quelques minutes après, le cavalier, abandonnant sa monture dont il se dégagea avec peine, gagna un roc à demi submergé ; et, pris de frayeur, lui, le noble chevalier, si fier et si brave, qui avait affronté tant de dangers dans les batailles, il appela au secours. L’isolement dans lequel il se trouvait avait abattu son courage.
À quelques portées de voix, assis sur le Véron, tournait un moulin à plusieurs roues, le moulin du père Michaud, meunier fort riche et renommé dans le pays. “ La Providence qui veille sur les grands seigneurs ” amena par là le garçon meunier, Pierre, qui revenait de poser ses filets.
- Qu’est-tou qu’est là ? cria-t-il en patois­ cognaçais.    
- Moi, lui fut-il répondu.
- Qu’est-t’ou, vous ?
- Eh ! moi, ventre de biche ! Que t’importe, vilain manant, qui je suis, répliqua notre homme qui ne tenait pas à donner son nom. Tire-moi de là, maraud, et je te dirai qui je suis !
-  Ouais !… insolent !... reste-z-y dont, onte tu es ! Au diable, si j’y vas, te cheurcher, o fait trop fret. Boune neut, borgeoès !… .. Quand t’en seras sorti, tu vinras me z’ou dire.
Notre chevalier aurait bien voulu lui tirer les oreilles pour arrêter son caquetage railleur et peu charitable. Mais il comprit qu’il avait tort et qu’il fallait traiter avec le jeune paysan ou attendre longtemps un secours qui peut-être ne viendrait pas.
- Holà !... eh !…  reviens donc, mon ami ! Ne te fâche pas, je ne voulais pas t’insulter. Je suis le comte de Saint-Pol, dit-il, sans penser même au nom qu’il se donnait. Je suis très ri­che et très puissant à la Cour, et je puis te rendre de grands services. Encore une fois, sors-moi de-là, je t’en prie, et tu auras une forte récompense.
Le garçon meunier, bon diable au fond et séduit par les promesses de l’étranger, se jette à la nage, atteint le rocher, prend le seigneur sur ses robustes épaules, le dépose sur l’autre rive et s’apprête à regagner son moulin.
- Ton nom ? lui demanda le chevalier, en l’arrêtant.
- Piare, répondit le jeune homme.
- Eh bien ! Pierre, tu es mon sauveur ; laisse-moi t’embrasser.
- Vous embrasser ! moué ! Embrasser un amit dau roé keume vous, je n’ouserions pas !
- Mais, ne m’as-tu pas sauvé la vie ?
- Peut-être  ben tout de même !… Dame !… à peu près.
- Eh bien ! laisse-moi t’embrasser !
- Peut-être ben que vous vous moqué de ­moé... Je ne seus que Piare, le garçon mou­nier, et vous velé m’embrasser ? O n’est pas ben, voyé-vous, de se moquer de moé. En allé-vous et me laissé tranquille.
- Cependant, je te dois ma reconnaissance… Que veux-tu de moi, je peux tout ?
- Oh ! Oh…  ricana le jeune homme, d’un air moqueur et incrédule.
- Je peux tout ! te dis-je.
- Vous ?... et il sourit malicieusement.
- Ne ris pas, Pierre, je suis plus puissant que tu ne le crois.    
- Olé dont vré que vous peurié me fère avoèr ce que je désire ;  vous z’ou créyé tout au moins. J’allons ben rire bentout ! ajouta le garçon meunier, comme s’il se proposait de jouer un tour à son interlocuteur.
- Assurément, et plus que tu ne désires. Parle donc et tes vœux seront exaucés.
- Je n’zou pense pas, pasqu’o n’est pas en vout povoèr ; ol est ine chouse peur laquelle le père Michaud, mon maître, a mais de povoèr que vous, j’en seus sûr.
- Laquelle? Certes, j’ai plus de pouvoir que ton maître, quel qu’il soit, et en toute chose, même dans ses propres affaires.
Le jeune paysan réfléchit un instant, et rompant alors le silence.
- Non, je ne velons rin conter, répliqua-t-il résolument.
- Parle donc ! mais parle donc ! tu verras si je suis puissant. Il ne te coûte guère de par­ler.
- Ol’est ine chouse peur laquelle vous ne peuvé rin et vous allé rire de moé, répliqua le jeune homme en rougissant ; et si bas que le soi-disant comte de Saint-Pol l’entendit à peine. Je vas tout de même vous z’ou dire.
- Oui, parle, Pierre, et sois sûr que tu se­ras satisfait, car ma reconnaissance pour toi est sans limites.
Alors Pierre se pencha vers le chevalier et lui dit timidement à l’oreille :
- Fasez-moé marier avec la feille au père Michaud.
Notre grand seigneur, à cette demande si inattendue et si naïve, faillit rire aux éclats.
- La fille à Michaud, la fille à Michaud, répéta-t-il. Michaud est ton maître, je crois ?
- Ouais ben ! Michaud olé mon maître, olé Michaud le mounier, olé Michaud le riche, Michaud le fiéraud, et moé qui ne seus que Piare, le garçon mounier, j’auré pas sa feille. J’avions ben raison de vous dire que peur tielle chouse, Michaud, mon maître, était mais puissant que vous !
- Nous verrons... Tu ne l’auras pas !… tu ne l’auras pas !…  Tu l’auras peut-être tout de même, la fille à Michaud le riche. Voyons, sait-il que tu veux l’épouser ?
- Oh! peur sûr que je ne z’y avons pas dit et Mariette non pus !
- Il faudrait le lui dire.
- Abrenocio !…  Dieu m’en garde! i me tuerait ou i z’ou repéterait peurtout et on rirait de moé. Olé un vieil avare qui veut un gendre qui soye riche, encore plus riche que li, ou i ne mariera pas sa feille.
- Et sa fille, sait-elle que tu veux l’épouser ?
- Oh ! elle ! alé si boune, si boune, si vous z’au savié ! keument z’y cacher ça ?… A z’ou sait tout... Je z’y avons tout dit. Mé a m’a répondu : “ Attends, Piare. ” Et attendre... attendre… Si in autre z’y vint a le prenra.
- Tu as raison, Pierre. En amour, il faut aller vite et ne pas attendre ; il faut brusquer le dénouement. Mène-moi chez ton maître, je m’y ferai sécher, - j’en ai grand besoin, -  je lui parlerai, et sois sûr que tu auras sa fille.
- Heum !… Heum !…
- Y mange-t-on, au moins, chez le père Michaud ?
- Queuques foés, pas souvent, et quand on z’y mange, on en a juste assez peur ne pas mouri de faim.
- Il y a du vin, hein ? car j’aime le vin et le bon.
- Y en a ben, mé peur ses amis.
- J’en serai vite un, tu verras.
- Ouais,  fit, avec inquiétude, le garçon meunier après un instant de silence, mé Mariette vous voéra ?
- N’aie crainte, va, répondit en riant à toute gorge le brillant seigneur qui avait compris l’ennui de Pierre. C’est pour toi et non pour moi que je veux travailler.
Quelques instants après, ils arrivaient au moulin. Le prétendu comte de Saint-Pol avait oublié son cheval qui, après s’être dégagé, avait fui dans l’obscurité. Voyant aussi l’impossibilité de gagner le château de Prignac, il y avait renoncé. Préoccupé de la bonne action qu’il entrevoyait à faire pour son sauveur et intéressé par le comique qu’elle présentait, il avait pris la résolution de s’y donner tout entier. Peut-être même allait-il apprendre bien des vérités que ses courtisans lui cachaient, car vous avez sans doute deviné que cet in­connu, ce cavalier mystérieux était le roi de France, François Ier, Dans tous les cas, cette affaire pleine d’imprévu et où il s’agissait d’amour, plaisait beaucoup à son caractère galant et aventureux.
On criera peut-être à l’impossible en son­geant qu’un roi de France ait pu tomber dans cette situation. Cependant, il suffit de se rap­peler ce prince qui, avec ses vertus, eut bien des faiblesses pour admettre la vraisemblance de l’anecdote que nous racontons. Disons aussi que c’est surtout pendant son séjour à Cognac, - séjour qu’il adorait, - que nous le trouvons livré tout entier aux plaisirs et en particulier à ceux de la galanterie.

II

François et Pierre trouvèrent le père Michaud auprès du feu, dans la chambre à coucher. Cette pièce était adossée au moulin. A côté se trouvait la cuisine ;  au-dessus, était la chambre de Mariette, un vrai nid, arrangé avec goût par les soins de la jeune fille. De l’autre côté de la cour, on voyait une écurie, dans un coin de laquelle une petite pièce construite en planches contenait le lit de Pierre.
En deux mots, François expliqua l’accident qui l’avait amené dans la maison du meunier, et sur l’invitation de son hôte, il prit place auprès du bon feu qui pétillait dans l’âtre.
Le père Michaud, un rusé matois, considé­rait d’un œil inquisiteur et tout en affectant un air bon enfant, le nouveau venu. C’est qu’il avait une fille à marier, et dans son orgueil, il avait supposé que ce noble à belle tournure pourrait bien devenir son gendre. Plusieurs fois il lui demanda son nom ; mais comme François, qui ne voulait pas se faire con­naître, détournait toujours la conversation, le père Michaud revenait au sujet qui lui était cher entre tous : il vantait sa fortune. Le prince l’approuvait à chaque phrase, et après avoir entendu en détails l’exposé des affaires du meunier,  il prit la parole et dit :
- Il vous faudrait un pont sur le Véron pour faciliter votre travail et augmenter vos affaires. De plus, les étrangers passant par là ne risqueraient pas d’y périr.
- Vous disez ben, vous, observa le paysan ;  mais qu’est-tou qui le payerait, tieu pont ? Pas moé, peur sûr ! Et o ne s’rait pas, non plus, tieu roé Grand Nez qui n’a pas trop d’argent peur li avec toutes tiellés femmes qui sont à ses trousses. I ne songe qu’à se divarti, tieu gormand, ou ben à déquiarrer des guerres, où qu’o périt tant de monde, boune ghent ; le sang z’y coule keume la boésson dans nout’ treuil, au temps des vendanges. Mais peur ce qui soulagerait le malhureux peupieu qui meurt de faim et se crève au travail, paye l’impôt et chet dans l’ève, o y a pas de dan­ger. Keunaille, va ! Je veuris le voér, tieu Grand Nez, tieu chétit, onte vous étiez, six pieds dans l’ève, et je l’y enfonceriez avec ma parche de bateau !...
François qui, au début, avait pris gaiement cette déclaration écrasante contre lui, finit par ne plus rire et par devenir inquiet.
- Qu’est-tou que tu bailleris à tieu-là qui f’rait siner le roé peur que tu eyes un pont ? interrompit-il en patois, qu’il connaissait depuis son enfance.
- Je bailleris belle chouse! Je n’ons qu’ine feille et ine jholie, ma foé ! Le pu bias brin de feille de tout le pays et qui a des sous peur sûr! Je la doune à tieu-là qui me ferat avouèr in pont.
Il supposait, sans doute, que l’étranger se mettait en avant et il venait indirectement de lui offrir sa Mariette, qu’il n’aurait pas été fâ­ché de marier, et en particulier avec un noble, désireux d’épouser une fortune raisonnable.
À ce moment, la femme de Michaud, Ma­rianne, une forte paysanne, encore belle mal­gré ses quarante ans, vint annoncer que la soupe était prête. Elle fut surprise de voir à son foyer un étranger si richement vêtu, et parut un peu mécontente de sa cuisine quand le père Michaud lui apprit que le nouveau venu allait manger avec eux. Cepen­dant, François ayant dit qu’il avait faim et qu’en pareil cas il n’était pas difficile en nour­riture, elle redevint plus gaie.
- Et Piare, onte est-i dont ? demanda le meunier.
-  N’en sais ren, dit la meunière. Il é venut dans nout’ tieusine, et après je n’lons pas revu ; il avait l’air de marmuzer tieuque chouse entre ses dents.
- Jé ne sais pas ce qu’il a dépeux tieuques jours. Il est tout enchoufrigné. I ne mange pus ni ne bouait.
- Il est peut-être ben amoureux, dit le roi.
- Li ! Il est trop bête, peur être amoureux! s’écria Michaud en riant aux éclats.
- O n’est pas nécessaire d’être fin peur être amoureux !
- Oh! c’t’égal ! Je ne cré pas qui zou sèye ! I m’zou aurait dit. Je l’élevons dépeux qu’il est néssut et i nous raconte tout ! Je zou saris déjha s’il était amoureux! Je cré ben qu’i ne zou s’ra jhamais, amoureux, s’i ne trouve pas ine feille pour le demander en mariaghe. Mais le v’la, je cré ; je vas le fère parler.
Non, c’était Mariette qui entrait timidement et en baissant les yeux, sachant qu’un étranger, un grand seigneur, causait avec ses pa­rents. Brune aux yeux bleus, avec de jolis cheveux tombant en boucles sur ses épaules et deux rangées de perles blanches dans la bouche, elle paraissait aussi belle qu’aucune dame de la Cour, quoiqu’elle eût moins de distinction. François lui-même contint diffici­lement son admiration.
- Olé toé, Mariette? dit le père Michaud. D’où vins-tu ?
- De ma chambre, et après de la tieusine, p’pa.
Et en se penchant à l’oreille de son père :
- N’osis pas entrer à cause de tieu mesieur en soudard qu’est avec toé.
- Appelle dont Piare, Marianne, dit le père Michaud, peur que je nous mettions à tabieu. L’as-tu vu, toé, Mariette ?
- Non ;  je sais pas onte il est, répondit-elle, en rougissant car elle venait de le quitter.
Pierre l’avait renseignée rapidement sur son aventure, et sur les promesses du sei­gneur qu’il avait sauvé. Il arriva en ce mo­ment.
- Te v’là dont, mon pore Piare! Je créyis que tu ne v’lis pas souper, d’soér ?
Pierre avait l’air inquiet ; il semblait se demander ce qu’on avait dit sur son compte.
- Peurquoé diable es tou dont que t’as l’air embêté keume tieu ? Tu ne chantes pas dépeux tieuques jours ?... Veux-tu que je t’zou dize c’ que tas, moé ? T’es amoureux, mon gars !
Pierre rougit sans répondre. Il crut que le prétendu comte de Saint-Pol avait demandé Mariette au père Michaud, et que celui-ci commençait à le railler. Quant à Mariette, elle sortit précipitamment en voyant tourner la conversation. Mais elle n’alla pas loin. Cachée derrière la porte, elle écouta attentivement ce qu’on disait.
- Tu ne dis ren, Piare ? Olé dont ben vrai que t’es amoureux ?
- Eh! ben oué, là ! Je seux-t-amoureux. Après !...
Et paraissant en colère, il regarda son maître en face, comme pour le défier.
- Piare amoureux !! Oh ! Oh ! fit Michaud en éclatant de rire.
- Faut pas rire, père Michaud. O n’y a pas de quoé !
- Oh! que si qu’o y a de quoé. Pas vrai, Marianne ? In gars amoureux et peursoune n’en sait ren. Je paris que les parents de la feille ne z’ou savant même pas ?
- Je ne leur z’ai pas dit, peur sûr !
- Et peurquoé dont, mon pore Piare ?
- Parce qu’i m’oriant insolenté et ne m’oriant point douné zeu feille qui est riche.
- Ine feille riche est ta conquête, à toé !!
- Ouais ben ! et a m’a dit ben des foés qu’à n’se marierait qu’avec moé ; qu’â m’attendrait teurjous.
- Et olé tieu qui te rend si triste ? Si tu m’zou avis conté, je t’auris donné des con­seils. T’as dont pu confiance en moé ? J’hai pourtant mais d’in tour là~dedans, dit-il en se frappant la tête.
Et s’adressant au roi, .Michaud continua :
- Un gars pas maladret, puisqu’il est sûr de la feille obtinrait vite le consentement des parents, qu’en disez~vous? Tielle feille le sèguerait ben jusqu’à Cougnat onte i la garde­rait un ou deux jhours et i la ram’nrait en­suite à son p’pa.
- Vous donnez là un mauvé conseil à Piare, père Michaud, je ne cré pas que vous eyez raison, interrompit François.
- Olé p’t’être vré, mé peurquoé les parents de tielle feille sont-i si entêtés et avant-i le tieur si dur ? Peurquoé ne v’lanti pas consenti à marier tiellé deux jhènes amoureux qui ne demandant que tieu et qui sont sus des épines en attendant. Ah! quand j’étis jhène, olé moé qui me s’ris tiré de tieu pas ! Tais, Piare, fé ce que jhe te dis et si le p’pa ne veut pas te la bailler, foé de Jacques Michaud qui est mon nom, j’érai zi parler, je me charge d’au reste.
Le roi écoutait en réfléchissant. Il fut sur le point de tout raconter au meunier qui parais­sait si sentimental et prêt à sacrifier l’intérêt à l’amour ; mais il pensa que Michaud parlait ainsi pour les autres et que, s’il s’agissait de lui, il changerait de langage. Du reste, les domestiques se trompent rarement sur leurs  maîtres,  surtout quand ils sont amoureux de leurs filles, et Pierre avait dit que le sien était avare et qu’il le tuerait plutôt que de lui donner Mariette. François crut donc qu’il valait mieux se taire.
Pierre, pendant ce temps, semblait fort ému. Il ne s’attendait guère à un pareil avis du père Michaud et il n’avait jamais songé à trancher ainsi la difficulté.
- Emmener tielle feille à Cougnat, mur­mura-t-il, mé zou veura-t-elle ?
- Si a t’aime, a veura tout ce que tu veuras. En tout cas dis-li qu’olé moé qui zou ai coumandé.
- Je li dirons, nout’maître, et je cré qu’a vous z’écoutera. A vinrait à Cougnat rin que peur ne pas vous désobéi.
Le père Michaud se gonfla dans sa blouse bleue en regardant François et en lui faisant constater, avec suffisance, son influence sur les gens du pays, même sur les jeunes filles.
- A c’t’heure, allons à tabieu, s’écria-t-il, j’ai faim et mesieu itout, je pense !
- Ouais, dit Marianne, mé je cré que je f’ré ben de fére tieure d’au jhambon pasque tu sés, Michas ?…
- Ah! Ouais !... Marianne... (Parlant du roi). Mais olé in boune homme, je cré, et on peut zi dire tout... (Au roi, à mi-voix).Voyez-vous, j’avons tué un yèvre à matin dans le bois Mon­sieur, le bois d’au roé Grand-Nez. Si zou savait, tieu vilain gars, i me f’rait pendre keume nout’voisin Jonquet, mé vous n’zi diré pas. Olé tieu yèvre que j’allons mangher de soèr et Marianne ne v’lait pas le mettre sur la tabieu pasque vous z’étié là, al avé poure. Mais vous avé l’air d’in amit des malhureux, vous, et je veux que vous manghiez tieu yèvre avec moé. Quant à tielle keunaille de Grand-Nez, i ne zi f’ra pas de maux, ben sûr.
Le roi sourit et fit un effort pour cacher ses  impressions, et il ajouta content de voir le père Michaud le traiter personnellement en ami, s’il l’insultait de nom sans le connaître :
- Merci, père Michaud. Peur moé, j’haime ben le yèvre et j’hen mangerai de boun aptit, parce que je seux affamé. Peur sûr qu’o ne me f’ra pas de maux.
 On alla dans la cuisine et tout le monde, - sauf Pierre, mangea copieusement. Le père Michaud bavarda à tort et à travers sur un voisin, puis sur son seigneur de Chazotte, et son curé de Mesnac — “ deux gormands ! ” — et à plusieurs reprises sur le roi “ Grand-Nez ” auquel il semblait en vouloir à mort parce qu’il ne s’occupait que de ses pareils et des  belles dames, et imposait trop lourdement le pauvre peuple.


III

Le lendemain, deux heures avant l’aube, François et Mariette sortaient en cachette de la cour du moulin. Un instant après, Pierre les suivait, traînant par la bride un vieux che­val blanc usé par le travail, et un bel âne noir qui paraissait jeune et semblait disposé à sauter plus que de raison, malgré les vigou­reux coups de bâton que lui appliquait le jeune homme, afin de le rendre calme. Triomphant de l’entêtement du baudet qui re­fusait d’avancer, Pierre rejoignit enfin Mariette et François. Il enjamba l’âne avec lequel il distribuait chaque jour la farine aux clients, et François hissa Mariette derrière le garçon meunier. Quant au roi, il enfourcha le vieux cheval qui trébuchait à chaque pas et suivant les deux amoureux, il se mit en route avec eux pour Cognac. On alla par Vignolles et le chemin de la “ Motte de Cherves ”, meil­leur que celui de la Garnerie suivi par le roi la veille au soir, d’après ce que raconta Pierre qui connaissait tous les sentiers du pays.
Chemin faisant, François pensait intérieu­rement : “ Voilà une singulière aventure ; un roi de France sur un vieux cheval qui menace de tomber à chaque pas, et voyageant à deux heures du matin en compagnie d’un garçon meunier monté sur un âne et ayant en croupe une paysanne qu’il emmène. Cette équipée est amusante, mais tellement grotes­que que si elle est enregistrée dans l’histoire de mon règne, je doute que nos neveux croient à sa réalité. ”
À ce moment, rompant le silence qui ré­gnait depuis le départ, chacun semblant livré à ses propres réflexions, Pierre s’écria :
- Vous disez que je verrons le roé à Cou­gnat et qui m’frat avouèr tieu pont, mé keument érons-nous jusqu’à li et qu’étou que j’li dirons ?
- Ne crains ren, moun amit, je me charge de tout là-bas et tu n’oras pas d’enneu. Seul’ment, écoute, Piare, continua le roi qui vou­lait mettre le garçon meunier à l’aise et lui paraître bon enfant, pusque tu m'as sauvé la vie, o faut que tu me tuteyes ; ne me dis pas vous, je ne zou veux pas.
- Que je vous tuteyes !... Eh! ben, si o faut vous tuteyer, je te dirons toé, pardine ! prononça Pierre d’un ton arrêté. Et conti­nuant, il ajouta : Puisque je verrons le roé à tielle grande revue, keument le recounnai­trons-nous au mitant de tous tiellés sou­dards ?
- I gard’ra son chapiâ sus sa caboche tandis que tous tiellés qui le voérant ou qui le séguerant se décoifferant devant li.
- Nous parlera-t-i à tielle revue ?
- Non, mé i vous fra veni chez li quand o s’ra fini.
- Et Mariette étout zi vinra ?
- Peur sûr ; peurquoé pas ?
- Oh! je vas ben avoér honte, mon Dieu, de­vant tieu roé et tiellés belles dames ; moé qui fé ine chouse honteuse aneut, en te seguant, Piare ; ine feille de moun âge !...
- Olé ton p’pa qui zou a coumandé, ma boune Mariette !... Et il ajouta comme conso­lation : Quant à tiellés dames qui s’ront avec le roé, al en avant fait teurtoutes jholiment mais que toé, ben sûr.
Tout en bavardant, on arriva près de Cognac au jour naissant. François pour ne pas être vu en pareil équipage remit son cheval à Mariette, donna quelque argent à Pierre, lui re­commanda de descendre à l’auberge du Chat qui boit, de se rendre à trois heures sur la grande place où se passait la revue, et entra au château par une porte secrète. Aussitôt arrivé dans sa chambre, il se mit au lit et appela son capitaine des gardes.
- Tu vas, commanda-t-il, envoyer quatre archers sur la route de Prignac jusqu’à ce qu’ils rencontrent le moulin du père Michaud. Tu leur donneras l’ordre formel d’amener le maître de ce moulin, solidement garrotté, pour lui apprendre à insulter ma personne royale et à tuer mes lièvres.
Une demi-heure après, les quatre archers, bien armés, chevauchaient sur la route de Prignac. Ils venaient de traverser Cherves, quand ils rencontrèrent un paysan avec une blouse enfarinée, tenant à la main une fourche à long manche et courant vers eux d’un air effaré.
- Est-ce là le chemin qui conduit chez Michaud, le meunier ? cria l’un d’eux.
- Et que li v’lez-vous à tieu Michaud ?
- Tu es bien curieux, répondit l’un des soldats qui semblait commander la troupe. Si tu pouvais, maraud, répondre à la question qu’on te pose, sans t’occuper de ce qui ne te regarde pas…
- O lé toé qu’est-t-in maraud, archer de malheur !
- Insolent ! riposta l’archer, je vais t’ap­prendre à nous respecter !... et il lui appliqua une correction en règle avec le bois de sa lance.
- Holà ! holà ! à l’assassin ! vous m’fsez d’au maux ! cria le paysan. Olé moé qui seux Michaud.
- C’est toi, Michaud ? C’est de la chance ! Nous n’aurons pas à t’aller chercher à ton moulin.

En effet, c’était Michaud qui, fou de colère, courait vers Cognac, gesticulant et parlant tout seul. Il avait saisi une fourche, le premier objet se trouvant sous sa main, et était parti se promettant d’en frapper Pierre et tous ceux qui voudraient le calmer...
Voici ce qui s’était passé après le départ de François et du couple amoureux.
À quatre heures et demie, Michaud s’était levé comme d’habitude et avait appelé Pierre. N’obtenant pas de réponse, il était entré dans l’écurie et avait constaté qu’elle était vide de ses trois habitants : le garçon, le cheval et l’âne.
- Le conseil a bien pris, s’écria-t-il en riant. Olé tielle neut même que Piare a emmené tielle feille, je parie, et nout’vieux chevau et tieu bon mistut allant servi dans tielle aventure. C’t’é­gal ! Olé ben risibieu tout de même ! O n’y a que Jacques Michaud peur trouver de pareilles chouses et peur les coumander à la jhénesse juste au bon moument.
Et riant toujours, se frottant les mains, il courut à la cuisine raconter l’histoire à Ma­rianne. Il la trouva d’une pâleur effrayante et les poings crispés.
- Cré-tu, mon pore Michâ, que j’avons d’au malheur ! dit-elle en pleurant.
- Et qu’est-tou que t’as, mon Dieu. Es-tu malade, ma pore Marianne ?
- Non, mé olé nout’feille ! J’ai été peur la réveiller et je ne l’ai pas vuse dans son lit.
Michaud comprit la vérité et le visage entre les deux mains, il s’affaissa sur une chaise en sanglotant. Puis, se levant tout à coup, furieux, il saisit sa femme à la gorge en s’écriant :
- Qu’étou qu’a vu ine femme keume tieu, qui ne surveille pas sa feille ! Ah ! cotienne, tu me zou péras !
Sous l’étreinte de Michaud, Marianne tomba, livide et demi asphyxiée. Le meunier, la croyant morte et effrayé de son action bru­tale, saisit alors sa fourche et courut vers Cognac, ne sachant au juste ce qu’il faisait.
- Que vas-jhi deveni sans ma feille, moun âne et mon chevau et surtout à c’t’heure que je vins de tuer ma femme ? s’exclamait-il, je seus peurdu !... tu es peurdu, mon pore Jac­ques Michaud ! ...
Il était dans cet état d’esprit quand il ren­contra les archers.
- Ah ! tu es Michaud ? lui dit celui qui ve­nait de le corriger. Eh bien ! tu as un vilain quart d’heure à passer, mon gaillard ! J’ai l’or­dre du roi de te saisir et de te conduire à Co­gnac, mort ou vivant. Là, on t’apprendra à in­sulter sa majesté le roi et à tuer ses lièvres.
- Me condeure à Cougnat, moé !... pasque j’ons insolenté le roé ! Mé je ne le kouneus pas, je ne l’ons jhamais vu… Que me fera-t-on à Cougnat, mé bons messieurs ?
- Oh ! presque rien. Tu seras pendu, c’est la peine ordinaire.
- Pendut ! Pendut ! mon pore Michâ, dit le meunier, en faisant une affreuse grimace qui fit sourire les archers, et en tombant à ge­noux. Ah ! mé bons messieurs, ne m’em’nez pas, je vous en prie ! Aneut on m’a volé ma feille, mon chevau et moun âne et o faut en­couère que je seye pendut ! Oh non ! vous ne zou veuré pas et vous ne me conduré pas à Cougnat.
Personne n’est inflexible et même menaçant comme un gendarme dans l’exercice de ses fonctions. Aucune prière ne le touche ; il ne connaît que sa consigne, et si rigoureuse qu’elle soit, il l’observe même aux dépens de sa vie. C’est son devoir ; ne le blâmons pas de l’accomplir, il convient au contraire de l’en glorifier.
Michaud vit bien, à la figure des archers, que ses supplications étaient vaines, et, découragé, abattu, il se laissa garrotter sans dif­ficultés. Puis, sans souffler mot, il suivit les hommes d’armes jusqu’à Cognac où on le jeta dans une noire prison située dans la partie basse du château. Là, seul, abandonné à ses réflexions, Michaud souffrit horriblement. Il voyait la potence, toute dressée pour lui, et une foule nombreuse de curieux le regardant pendre en riant de ses grimaces. Il n’est rien d’atroce comme les douleurs d’un condamné à mort, attendant son exécution et se figurant d’avance ce qu’elle sera et les souffrances qu’il devra supporter.
- Hélas! hélas ! s’écriait Michaud, je vas dont être pendut dans tiel affreux Cougnat ! Olé trop malhureux peur sûr ! Au moment où j’allis marier ma feille, céder le moulin à nout’ gendre et vivre benaise sans travailler, o faut mouri ! Ne faut-ou pas qu’o seye le diâbe qui a rentré cheu nous hier au soér ? Ben sûr qu’olé Lucifar en peursonne qui at apporté l’enneu dans nout’méson. Olé li qui nous a teurtous ensorcelés, qui m’a mis dans la ca­boche de donner tieu conseil à Piare contre moé, qui a dit à Piare d’em’ner tout de suite Mariette, qui a été après me dénoncer au roé et qui est cause que je seus en prison et que je va-t-être pendut.
N’étou pas li étout qui m’a mis dans la ca­boche de veni à Cougnat au lieu de me cacher dans les boés peur qu’on ne me trouve pas ? Olé li peur sûr qui m’a jeté in sort. J’étis hureux avant de le voèr et aprés zi avoèr douné à mangher, le malheur a chet sus nous et je vas être pendut. Pendut ! Pendut ! à ine potence, à Cougnat !... O faut crère qu’on souffre ben de mouri keume tieu. Je me ra­ppelle nout’voésin Jonquet, la grimace qui fasit à tielle potence. Tout le monde en fouiyait ! Et dire qu’olé de même que j’vas mouri ! Mé, avanti des preuves que j’ai-t-insolenté tieu roé ? et vaut-ou la peine de pendre in pore homme keume moé ? Ouais, olen vaut la peine pusque Jonquet a-t-été pendut peur avoèr tué in yèvre dans le boè “ Monsieur ”, et moé j’ai insolenté le roé et j’ai tué mais d’in yévre dans le boè “ Monsieur ”. Je seus pu pendable encoère. Et si saviant que j’ai étranguié Ma­rianne à matin ! mé i ne zou savant pas, et olé pas moé qui zou dirai. Mé, tieu Lucifar ne serat i pas là peur in cot ! Je parie qui va veni zou dire tout au roé devant moé ! Puisqu’i m’a dénoncé, tieu brigand, il é ben capabieu d’au reste ! Ah! Si je le tenis, tielle keunaille !... Y sera ben là de­vant tiellés juges ? Je vas z’y sauter à la figure ; je z’y mordrai le nez ; je z’y coprai avec mes dents ; je z’y essarterai la figure avec mes on­guieux ; je z’y saisirai le cagouet dans ma pouégne et je l’étranguerai et après je sauterai dessus, je l’ébouillerai, je le mettrai eu mor­çâs, je l’éventerai, je l’ébeurnaquerai, quoé !
Pendant que Michaud se désespérait, Pierre et Mariette attendaient impatiemment, sur la grande place, le passage du roi. Depuis plus d’une demi-heure, mêlés à la foule des spec­tateurs, ils regardaient curieusement les soldats se mettre en ligne et exécuter les exer­cices préparatoires de la revue. Inutile d’ajouter qu’ils n’avaient jamais rien vu de si beau et qu’ils étaient attentifs à ce qu’ils voyaient. Mariette ne tarissait pas de ques­tions embarrassantes pour Pierre qui y répondait au hasard, ne voulant pas paraître ignorant devant celle qu’il aimait.
À deux heures, un grand bruit de cavalerie se fit entendre. A la tête des brillants cheva­liers marchait François sur son cheval Brutus, celui qu’il montait à Pavie. De tous côtés  on criait : “ Voici le roi ! voici le roi ! - Vive le roi ! ”
François Ier et son escorte passèrent rapi­dement, s’arrêtant seulement devant quel­ques compagnies pour en féliciter les capitai­nes ou leur faire des observations qu’ils rece­vaient chapeau bas. Mariette et Pierre s’approchèrent le plus qu’ils purent du groupe des superbes cavaliers pour y découvrir à la fois, leur protecteur et 1e roi, mais ce fut en vain. La revue terminée, Pierre demanda à Mariette :
- As-tu vu le roé ? Moé je ne l’ai pas apar­çu !
- Ni moué tout.
- O n’en avait qu’in de tiellés soudards qui avait son chapiâ sus sa caboche ; olé tieu là que j’ai tiré de l’ève hier au soér. As-tu vu étout keume il a fait sembiant de ne pas nous voèr ; i nous méprise astoure qu’i n’a pus besoin de nous. I sont teurtous keume tie1lés grands seigneurs : i se moquant d’au pore monde quand i pouvant s’en passer. S’il allait nous abandonner astoure ! o ne srait pas amusant tout de même. Si je retournons au moulin sans tieu pont, je seus peurdut, ton p’pa me tuera.
- Oh Piare ! il a trop boune fidiure peur nous abandonner. Que veux-tu, i ne pouvait peut-être pas nous parler devant tout tieu biâ monde ; si le roé zou défend ?
- Tu as p’t-être raison, Mariette ; mé si j’allions au château, puisque le roé doèt nous y demander.
- Si tu zou veux, o m’est égal, répondit la jeune fille qui ne voulait pas contrarier son ami déjà fort inquiet.
Un quart d’heure après, ils entraient timi­dement dans la cour du château. Le roi, encore à cheval, venait d’arriver. En les apercevant, il s’écria :
- Voilà mes deux paysans, je ne les avais pas encore vus. Qu’on les amène près de moi !
Les courtisans n’en furent pas surpris, car ils connaissaient sa faiblesse pour les paysans de Cognac dont il aimait le franc parler et les libres allures. Plus d’une fois ils l’avaient vu causer avec eux et leur accorder des faveurs inattendues.
- Eh ben ! Piare, as-tu vu le roé de tieu cot ? cria-t-il en abordant le garçon meunier et sa compagne.
- Ma foé non ; je l’avons peurtant cheur­ché, Mariette et moé, mé j’avons peurdu nout’temps.
- Keument ! vous n’avez pas vu le roé ! Pas possibieu !
- Olé pas de nout’faute pasque je sont ar­rivés à l’heure et je ne sons venus ityit qu’après qu’ola tout été finit. Cré ben, ajouta-t-il tristement, que je n’arons point tieu pont ! J’en ai ben poure si je ne voyons pas le roé avant de parti !...
- Keument, tu n’as pas vu tieu là qu’avait gardé son chapià sus sa tête, mon pore Piare ?
- Son chapiâ sus sa caboche ! O n’y en avait que deux dans tout tieu monde qui n’aviant pas la tète découvarte... toé qui avis gardé ton chapiâ et moé qui n’avis pas quitté mon bounet. O forait qu’o soèye toé le roé, à moins qu’o soéye moé !...
Pierre n’avait pas terminé qu’il rougit jusqu’aux oreilles ; il venait de comprendre la vérité. François ne put se contenir en entendant les paroles naïves du paysan, et courut en riant vers ses courtisans. Il faut renoncer à peindre la surprise de Pierre et de Mariette. Ils repassaient dans leur esprit leur conversation avec le roi depuis la veille, et ils étaient effrayés du sans-gêne avec lequel ils l’avaient traité. Toutefois, Pierre était fier d’avoir sauvé le roi tombé dans l’eau.
- Qu’allait-i fère dans tiel endret ? se demandait-il intérieurement. I venait pas nous voèr, ben sûr, surtout la neut !… Olé vré que les roés o peut avoèr affaire peurtout, pensa-t-­il, et il n’insista pas davantage. D’ailleurs le roi ne lui en donna pas le temps car il lui fit transmettre l’ordre de le suivre avec Mariette.
Ils traversèrent de longs corridors richement tapissés, de grandes chambres décorées et furent introduits enfin dans une salle immense ornée de magnifiques draperies. Sur les murs et au plafond étaient peints des tableaux allégoriques qui attirèrent moins l’attention des deux paysans que les dorures qu’ils voyaient répandues partout. Au fond de la salle, sur une estrade, était le fauteuil du roi dans lequel il venait de s’asseoir ; autour de lui, sur des sièges moins élevés se trou­vaient ses conseillers et ses courtisans, qui s’efforçaient d’être sérieux pour satisfaire à l’étiquette royale. C’était difficile, car le roi leur avait appris en quelques mots ce qui allait se passer dans cette grave salle où le prince rendait habituellement ses audiences pendant son séjour à Cognac. François donna l’ordre à un archer d’amener près de lui Pierre et Mariette qui, immobiles au fond de la salle, n’osaient faire un pas ni prononcer un mot. Pour les rassurer le roi dit à Pierre :
- Eh! ben, je vas te le fère avoèr, tieu pont sus le Véron, auprès du moulin, et tu te marieras avec ta Mariette, moun amit. Es-tu con­tent ?
Et il sourit en regardant ses courtisans qui s’amusaient toujours en l’entendant parler patois.
Et sans laisser à Pierre le temps de répon­dre, il se tourna vers un secrétaire et fit rédi­ger l’acte qui ordonnait la construction du pont qu’il venait de promettre au garçon meu­nier.
S’adressant alors au chef des gardes :
- Faites avancer le prisonnier, commanda-t-il.
Michaud apparut, escorté par quatre soldats la hallebarde au poing. Il était si abattu qu’i1 marchait avec peine.
- Ah ! moé mon Dieu ! s’écria Mariette, olé p’pa  !... Et elle courut l’embrasser.
- Ah! mon bon p’pa, olé li, le roé qui zou a promis, tieu pont, et j’allons l’avoèr; ainsi ne m’en veux dont pas si je me seus en allée.
Michaud vit bien sa fille, mais il ne l’enten­dit pas, tellement il avait peur. Les yeux fixés vers le roi, il semblait attendre sa sentence de mort. Tout à coup il s’écria :
- Ah ! olé tieu diabieu de hier au soér ! Je savis ben qu’i serait encoère là peur me fére mouri.
- Que dis-tu, p’pa !... olé le roé, olé in si boun houme, qu’est si agréable au monde ! Tu n’le rekeneux dont pas, olé li qu’était cheux nous hier au soèr ?
- Le roé ! s’exclama Michaud. Ma feille, ma pore feille, je seus pardut ; olé li, le roé en peursoune que j’ai-t-insolenté ! J’avons ben d’au malheur ! je seré pendut peur sûr !
- Approche, dit le roi.
Michaud prit en tremblant son bonnet de laine blanche dans ses deux mains et se je­tant à genoux, il s’écria :
- F’sez-me grâce, nout’bon roé ! Ayez pitié d’au pore Michâ qu’est in père de famille et in boun houme qui n’fait pas de maux à ses voésins. Olé vrai que j’ai oyut le malheur de vous…
- Chut ! interrompit François. Relève-toi et écoute-moi. Tu te rappelles tes paroles ; répète-les, devant ma cour.
- Je ne m’en souvins pus, nout bon roé ; je les ai-t-oubliées dépeux hier au soèr. J’étis saoûl quand je zou ai dit.
- Tu mens. Tu n’étais pas ivre. Allons, dépêche-toi.
- Vous v’lez dont me fère pendre ?
- Eh non, tu ne seras pas pendu !
En entendant ces mots, Michaud qui n’avait éprouvé que des émotions pénibles depuis son départ du moulin et qui avait cru sa dernière heure venue en entrant dans la salle d’audience et surtout en reconnaissant le roi, ne put contenir sa joie.
- Pas pendut ! mon Dieu ! pas pendut ! Est-ou ben vrai que je seu sauvé de tielle vilaine potence !
- Voyons, mon ami, répète tes paroles et je te jure que tu n’auras rien à souffrir.
- O ben alorse, pusqu’o faut zou dire, zou v’là : j’ai dit que le roé était…
- Non, non, pas cela ! Tu as dit autre chose à propos du pont que tu désires auprès de ton moulin, s’écria François en interrompant Michaud, car il ne tenait pas à entendre répéter devant la Cour les injures que le meunier lui avait adressées sans le connaître.
Michaud parut avoir tout oublié.
- Comment, tu as oublié la promesse que tu as faite de donner ta fille en mariage à celui qui obtiendrait du roi la construction de ce pont ?
- Olé ben vré, nout’ roé, que je zou ai pro­mis !
- Eh bien ! c’est Pierre qui l’a obtenue ! Tu sais qu’il aime ta fille, il sera ton gendre selon ta promesse.
Le roi tendit alors au garçon meunier un acte scellé de ses armes, ordonnant la cons­truction d’un pont carrossable sur le Véron, à cent mètres environ du moulin du père Michaud. Il existe encore aujourd’hui et est appelé le “ pont du Véron ”. Sur l’un des côtés de l’arche, on peut lire la date 1547, couverte par le lierre et la mousse. Il aurait donc été achevé deux ans après que l’ordre de sa construction fut donné, l’année même de la mort de François Ier.
S’adressant ensuite au meunier, le roi ajouta :
- Je t’ai dit que tu ne serais pas puni, tu seras donc en liberté dans quelques instants. Cependant ta conduite est celle d’un coupable et tu mérites une sévère remontrance. Rappelle-toi que tu as insulté le roi, tué un lièvre dans ses bois et que cependant il vient de t’accorder une faveur qui vaut beaucoup pour ton moulin. Apprends que je fais tout ce que je puis pour le bonheur de mes sujets, et que si je ne suis pas meilleur pour eux, c’est que souvent la vérité ne vient pas jusqu’à mon trône. Retourne dans ta famille, rends-la heu­reuse, et laisse à d’autres ces sottes paroles injurieuses qui peuvent causer bien des dan­gers à celui qui les prononce. Afin que tu oublies le fâcheux de cette affaire et que tu n’aies plus que des louanges à faire de ton roi, en récompense d’avoir mangé à ta table un mets que j’aime entre tous, je t’accorde ainsi qu’à tes descendants le droit de chasser à perpétuité, dans le Bois Monsieur, sans danger d’être pendu. Va et dis autour de toi ce qui vient de t’arriver.
- Est-i boun houme, nout’ roé, mes enfants, s’écria Michaud. Aimez-le ben, vous autres, et gardez-vous d’en dire d’au maux ; quant à moé, je me charge de mettre à la raison tieu-là qui songhera à en mal dire.
- Encore un mot, père Michaud, dit le roi : oublie surtout que ton gendre a emmené ta fille. Tu n’as aucun reproche à lui adresser, car c’est toi qui lui en as donné le conseil. Cet exemple t’apprendra que les vieillards ne donnent jamais impunément de mauvais avis à la jeunesse. Et vous, mes amis, dit-il à Mariette et à Pierre, ne suivez jamais les mauvais conseils même quand ils viennent de vos pa­rents.
- Olé ben vrai, nout’ bon roé ! Mettez tieu dans vout’ caboche, mes enfants, peur les voutres quand vous en arez. Allons, Piare, va chercher nout’ mistut et nout’ chevau que je retornons au moulin.
- Ah ! je veux garder le cheval, dit le roi, en souvenir de ce qu’il m’a ramené à Cognac. Pour le remplacer, je vais vous en donner un jeune qui fera de longs services.
- Ouais, nout’ bon roé, objecta Michaud, mé i mangera jholiment otout, et je ne sès pas si je pourrons le norri.
- N’dis donc ren, p’pa, lui glissa Mariette à l’oreille, je le vendrons et j’achéterons in au­tre mistut.
À cette juste remarque, Michaud sourit et accepta. Une demi-heure après, le meunier et le jeune couple étaient sur la route du moulin où ils arrivèrent à huit heures du soir. Ma­rianne, revenue à elle, n’avait fait que pleurer depuis le départ de Michaud. En voyant arriver sa famille souriante, elle espéra que tout allait bien, et en bonne épouse, oubliant la colère brutale de son mari, elle parut joyeuse. ­Michaud n’eut pas le temps de l’embrasser et de lui demander pardon de sa faute, que Mariette s’écria :
- M’man, j’avons vu le roé ! Olé li qu’a diné équi hier au soèr ; je t’assure qu’il est bon peur nous autres teurtous.
Marianne écouta attentivement toute l’his­toire pendant qu’on était à table ; et après avoir embrassé sa famille en signe de con­tentement, elle cria bien haut : Vive le roé ! et tout le monde l’imita.Quelque temps après Michaud et Marianne cédèrent le moulin à Pierre et à Mariette et tous vécurent heureux. Ils racontèrent à qui voulait l’entendre, l’histoire dont nous venons de parler, en omettant, bien entendu, ce qui n’était pas en leur faveur. Ils étaient fiers surtout des largesses du roi ; et quand le père Michaud, le fusil sur l’épaule, allait chasser le lièvre dans le bois “ Monsieur ”, aucun gentilhomme ne portait plus haut la tête. Disons même que Michaud et Pierre acquirent par cette aventure plus d’influence dans le pays. Le père Michaud ne fut plus seulement Michaud le riche, mais Michaud l’ami du roi, Michaud le Monsieur, comme on le surnomma, à sa grande joie et à celle de toute sa famille.

Le plus ancien monument de Mesnac n’est même pas son nom, qui ne peut guère remonter en deçà des III-IVe siècles, mais peut-être sa voie que J. Piveteau qualifie de pré-romaine.

La voie romaine la plus proche est la voie d’Agrippa, reliant Saintes (Mediolanum) à Lyon par Limoges (Augustoritum) et qui traverse Cherves. Son tracé dans la région ne fait pas trop problème : « entre Chassenon et Saintes, écrit Lièvre (« Les chemins gaulois et romains entre la Loire et la Gironde », Mémoires de la société des Antiquaires de l’Ouest, 1891 ; 2e éd. Clouzot, Niort, 1893, réimprimée par J.-M. Williamson, Nantes, en 1987), la chaussée existe (encore) » – en particulier sous le nom de chemin des Romains, encore lisible sur certaines cartes – :
« …elle traverse Sainte-Sévère et la forêt de Jarnac, où elle a conservé son empierrement, touche à Cherves et franchit l’Antenne au pont de Saint-Sulpice. À l’entrée de l’ancien pont de Saintes, elle passait sous l’arc de triomphe de Germanicus » (pages 68-76).
Au surplus, elle fait séparation entre plusieurs communes : Saint-Sulpice et Saint-André, Sainte-Sévère et Réparsac, Courbillac puis Mareuil et Sigogne…
Dans le sens nord-sud, en dehors de la voie Poitiers-Saintes par Brioux et Aulnay, on se borne souvent à mentionner une voie Brioux-Jarnac qui traversait le cimetière d’Herpes. Au nord de celui-ci, elle « ne devrait pas s’écarter beaucoup d’un chemin qui délimite les paroisses d’Herpes et de Neuvicq, de Neuvicq et de Macqueville, de Neuvicq et de Siecq, de Siecq et de Saint-Ouen, de Brédon et de Beauvais, de Beauvais et de Cressé… (…) … Descendant vers le sud, la voie passe au port d’Herpes et au Bourg-des-Dames, et se dirige ensuite vers Jarnac, ou plutôt vers les Grands-Maisons, où il y a eu un établissement romain assez important, à l’ouest de la ville… » (p. 109) – pour plus de détails, voir Cdt de la Bastide (« Les voies romaines et les chemins du Moyen Age dans le département de la Charente », in Bulletins et mémoires de la Société archéologique et historique de la Charente – SAHC –, 1921, 8ème série, tome XII, pages 3-79), pages 65-66 ; Marcel Clouet, « En suivant deux voies préromaines de Saintonge », in Bulletin de la société des archives historiques de Saintonge et d’Aunis – SAHSA –, XLIII, 1928, p. 93-108, et carte p. 97 ; et, pour la partie sud, Robert Delamain, « Le chemin antique de Saint-Fort à Brioux », in Bulletin de la SAHC, 1926-27, pages CCII-CCVII. Du même, "Notes sur quelques voies antiques de la région de Jarnac", in Bulletin de la SAHC, 1923, pages LXXXIV à XCIV. Pour avoir une idée du schéma général des routes de la région à l'époque romaine, se reporter au site d'archéologie aérienne de Jacques Dassié.

Cependant, dès 1844, l’abbé Lacurie (« Notice sur le pays des Santons », Bulletin monumental, tome X, pages 590-633) signalait une voie Ébéon-Blaye qui nous intéresse beaucoup plus directement :
« Voie d’Ebéon à Blavia, n° 15. Cette voie partant d’Ebéon, passe à Saint-Julien de l’Escap où se remarquent les ruines d’un édicule ; gagne le Seure et Mesnac où de nombreux débris révèlent sa présence ; coupe la voie de Mediolanum à Augustoritum à l’ouest de la forêt de Jarnac, vis-à-vis Ste-Sévère ; passe près de l’abbaye de Gandaury, commune de Cherves ; franchit la Charente à l’ouest de Cognac ; passe au village de Bellevue, commune de Merpins, où se trouve une colonne milliaire, près de Latour, commune de Gimeux ; et pénètre dans le département de la Charente-Inférieure au Pas-de-Celles ; prenant la direction de l’Ouest, elle se dirige vers Bois, commune de Saint-Martial de Coculet ; passe à Jarnac-Champagne, Neuillac, Saint-Martial de Vitaverne, Jonzac, où des médailles impériales et quelques tumulus autoriseraient peut-être à voir une station, à St-Simon de Bordes, Courpignac ; enfin à Marcillac, point fortifié, et se ralliant avec Montendre, Bussac, Montlieu et Montguyon. De là, la voie gagne Etauliers et Blaye, dans la Gironde. » (page 620 – on a modifié la ponctuation pour améliorer la lisibilité).
À la même époque, l’abbé Michon (Statistique monumentale de la Charente, Paris-Angoulême, 1844) mentionne le même chemin, page 168, mais en le faisant partir de Saint-Jean d’Angély et en ajoutant une étape : « Salles, près des camps précédemment décrits » – les camps du Cot de Regnier, du chiron de Miot et du terrier du Cot, qu’il situe sur la « voie antique de Cognac à Jarnac-Champagne », p. 154. Voir également F. Marvaud, « Étude sur la voie romaine de Périgueux à Saintes dans la traverse de l’arrondissement de Cognac », in Bulletin de la SAHC, 1863, pages 271-318, et, pour la partie sud, J. Piveteau, « Une voie romaine », in Mémoires de la SAHC, 1949-50, pages 87-91.

voies Michon

On constate que Michon ajoute entre cette voie et la route Beauvais-Herpes-Jarnac une « voie de Sainte-Sévère à Angoulins… encore très-reconnaissable au nord de Sainte-Sévère. Elle passe auprès du fort de l’Abattu (…) Elle se dirige de Sainte-Sévère à Matha ; de là à Varaize, Loulay, Angoulins. Je conjecture qu’elle se rattachait, par Cigogne et Julienne, à la voie de Saintes à Angoulême, et donnait à cette dernière ville des communications directes avec cette forte position militaire. » (p. 167).
Le commandant de la Bastide ne mentionne pas la voie de Mesnac, mais il fait de Matha un carrefour de la voie Charroux-Saintes et de la voie Jarnac-Ste-Sévère-Aulnay-Angoulins qu’il fait passer par le Breuil-aux-Moines et Thors (pages 66-67).
Selon Joseph Piveteau (« Voies antiques de la Charente », in Mémoires de la SAHC, 1954, pages 33-56), la voie qui nous intéresse relierait bien Blaye, Salles-d’Angles, Cherves, Mesnac, non à Saint-Jean d’Angély via Ebéon – Lacurie se serait trompé à un croisement avec la voie Jarnac-Saint-Jean –, mais à Matha. « Nous sortons de la commune de Mesnac par le chemin de Cherves à Matha » (p. 42). Resterait à situer le carrefour entre Blaye-Matha et Jarnac-Saint-Jean d’Y…
Par ailleurs, J. Piveteau classe notre voie dans ces voies préromaines qui ont pour caractéristiques de suivre le cours des rivières, sur une ligne de crête, « sans souci des pentes », de ne pas mettre en relation des centres urbains auxquels elles préexistent, d’être plus sinueuses que les voies romaines et même, souvent, de se dédoubler (p. 34). Ces voies sont en jaune sur la carte, les voies romaines étant en vert.

 voies schema

d'après la carte de J. Piveteau. On essaiera d'en dessiner une autre qui ne gomme pas toute la Charente-Maritime !

Où situer cette voie sur la carte de Mesnac dessinée par E. Michaux en 1854 ? On commencera par noter que le bourg se trouve dans un cul-de-sac : le pont "du canal" ne sera construit que quelques années plus tard (1857 ?) et, pour aller à l'Isle, il n'est pas sûr que le pont attesté au XVIIe siècle ait subsisté : on m'a parlé dans mon enfance d'un gué dont les traces auraient demeuré près du pont actuel, au bout de l'étroit chemin en contrebas de la route et du mur du "château" (chemin par lequel on menait encore les vaches boire à la rivière dans les années cinquante). Quant à la route du Seure, elle a vraisemblablement été aménagée au moment où l'on a supprimé l'ancien cimetière entourant partiellement l'église, soit vers 1890. Les vieux se souvenaient qu'on allait "fréquenter" au village voisin en barque et l'on continue de raconter l'histoire d'un père qui s'était endormi au fond de son "batiâ" en attendant que sa fille quitte le bal... On prétendait même que, de part et d'autre du marais, on ne prononçait pas "moi" de la même façon : on disait "meu" à Mesnac, "mê" au Seure et "mouâ" à Coulonge !
La voie "romaine" ne peut donc être que le chemin vicinal n° 11, "de Cherves à Mons" et qui relie le pont dit de François Ier au moulin de Chazotte.

 

voies et ponts

 

Plusieurs éléments militent en ce sens, même si l'on fait abstraction de la mémoire collective, péremptoire :
- ce chemin est constamment désigné, dans les actes du XVIIIe siècle, comme la route de Cognac à Matha alors que la grand'route actuelle, la D 85, n'était que le chemin de Cognac à Thors.
- la carte de Dupuy est accompagnée d'une sorte de gabarit, donnant la largeur des voies classées "par arrêtés préfectoraux des 16 juillet 1827 et 6 octobre 1840". Or, même s'il est déclaré "chemin vicinal de grande communication d'Aubeterre à Matha", le n° 21 ne faisait alors que six mètres de large, contre sept pour le n° 11. Celui-ci ne le cédait qu'au chemin n° 1 reliant Cherves à Vignoles (huit mètres) : l'écart était déjà en train de supplanter le bourg.
- c'est sur ce chemin n° 11 qu'on trouve deux des plus anciens "monuments" de Mesnac, que l'Indicateur du patrimoine et la base Mérimée du ministère de la culture ne recensent d'ailleurs toujours pas : le pont François Ier sur le Véron et le "pontet" de 1775 sur le fossé du Roy - voir Les PONTS. 
Le chemin devait comme aujourd'hui filer au nord, vers le Fourneau, Mons et Matha, en se tenant à l'écart de l'Antenne et du bourg du Seure. Épargné par le macadam, il permet aujourd'hui des promenades à peu près tranquilles, à pied ou à vélo, vers Château-Chesnel ou la Garnerie, à moins qu'on ne l'emprunte au retour de Chez les Roux, atteint en suivant le canal.