Après Thiers, Émile Ollivier, Jules Favre et Rouher.

 

THIERS

  1. vu par Adrien Marx

Saviez-vous que M. Thiers, une fois en position, bouge très-peu les jambes. Sa tête seule s'agite de temps à autre et scande ses paroles, ainsi que font quelques pianistes en travail de sonates. Ses bras se croisent derrière son paletot marron ou bien ses mains tapotent de temps à autre la tablette de la tribune et soulignent par un bruit périodique le sens profond et perfide de ses expressions. Comme il parle très-longtemps et qu'il parle depuis longtemps, sa voix trahit bien vite l'épuisement, et il est obligé de s'interrompre. Regardez-le alors : vous verrez un rictus singulier plisser sa bouche. Il allonge les lèvres comme s'il dégustait un vin fin... Je crois que la cause déterminante de cette grimace réside dans la paralysie et l'empâtement des muscles buccaux, lesquels se roidissent quand on les soumet à un travail trop prolongé. L'orateur boit alors une gorgée d'eau rougie et reprend parole au milieu d'un silence qui a quelque chose de solennel. Et, après avoir traité pendant trois heures les questions les plus ardues avec l'éloquence que vous savez, il regagne son siège en se dandinant et en assujettissant de l'index ses lunettes qui sont descendues au bas de son nez dans l'agitation de la bataille. On a tellement écrit sur le timbre criard de l'ex-ministre que je crois oiseux de vous énumérer les notes aiguës de son gosier... A-t-on jamais signalé le nasillement qui a fait dire dernièrement à l'un de ses adversaires politiques :
— Ce petit homme-là est étonnant; il parle supérieurement de tout..., surtout du nez.

2. vu par Anatole Claveau

M. THIERS
DÉPUTÉ DE LA SEINE
72 ans. — Ancien député. — Ancien ministre. — Ancien représentant du peuple à l’Assemblée constituante et à l’Assemblée législative. — Élu en 1863 par 11,112 voix sur 21,812.
Ce petit vieillard rondelet, avec ses lunettes, ses cheveux en brosse, sa redingote marron et sa culotte de nankin, est encore, à l’heure qu’il est, l’homme le plus important de la Chambre. — Il a toujours l’air de mâchonner quelque chose, une espèce de cure-dents invisible : c’est probablement sa renommée qu’il savoure. Il la sent, il la voit, elle lui sourit dans tous les yeux, elle s’incline devant lui sous tous les noms et sous toutes les formes. Ses alliés de la gauche, ses collègues de la droite, ses amis des anciennes assemblées, ses créatures des anciens cabinets, ses obligés de 1840, ses complices de 1850, tout, jusqu’aux ministres eux-mêmes, se courbe, à un moment donné, devant ce grand homme qui est encore le petit Thiers. — Dans certaines circonstances critiques, le Corps législatif de l’Empire lui a témoigné plus que du respect. Il avait reconquis toute sa puissance, et on put voir alors qu’il lui suffisait toujours de combattre la liberté pour s’emparer de la Chambre.
Il tient beaucoup à ce crédit persistant, et pour le conserver, il ferait au besoin quelques sacrifices. Aussi ne se connaît-il plus quand un de ses adversaires obtient contre lui un avantage trop marqué. Il déclare qu’on le calomnie, il jure qu’on le persécute, il s’irrite, il s’emporte, il interrompt, il gesticule, il en appelle à la loyauté de la Chambre, à la justice de l’histoire, à l'impartialité de l’avenir... Enfin la contradiction le bouleverse, et cet antique amant de la liberté ne souffre pas qu’on le discute.
Son grand recours, quand il est discuté, c’est de se réfugier derrière son âge, de rappeler impérieusement les égards qu’il croit dus à son passé, de comparer les Chambres d’autrefois aux Chambres d’aujourd’hui, de vanter les hommes, les institutions et les séances d’un autre temps. Cette faiblesse de vieillard le suit partout, et même dans ses discours les plus sérieux, contre toutes les objections il s’arme d’abord de son expérience : « Je suis vieux, donc vous avez tort ! »
Quelques hommes nouveaux qui regimbent aux refrains parlementaires trouvent qu’il y a là une pointe d’affectation ; et ils ont même prononcé quelquefois le vilain mot de radotage. — Un peu tatillon, un peu rabâcheur et commère, recommenceur obstiné et bavard incorrigible, voilà ce qu'osent dire ces gens-là, quand M. Thiers parle.
Si fort qu’il leur donne sur les nerfs, il n’a presque point baissé, il n’a presque rien perdu; c’est toujours le Mirabeau-mouche du maréchal Soult, c’est toujours le même touche-à-tout politique, le même moulin à paroles, le même entrain, la même pétulance, le même vif-argent dans les veines, la même poudre aux yeux et aux oreilles, la même voix grêle et pincharde qui éclate parfois avec un bruit métallique, non pas comme un tonnerre qui tombe, mais comme un parapluie qui s’ouvre... Il va, il vient, il s’agite, il se démène, il se trémousse de son verre de vin d’Espagne à son dossier, et de son dossier à son verre de vin d'Espagne. — Dans ses moments de bonne humeur, il sautille en babillant comme une grive autour d’un gui.
Par-dessus tout cela, par-dessus cet extérieur singulier et ces allures fantasques, il a, il conserve, pleine et entière, une suprême qualité, un don merveilleux, qui, de son propre aveu, résume et embrasse tous les autres, c’est l’intelligence. M. Thiers est un homme intelligent : il comprend tout et fait tout comprendre. Jetez-le au milieu d’un débat confus, transportez-le tout à coup, même non prévenu, à travers la discussion la plus obscure, il y dessinera, rien qu’en y passant, un sillon de lumière, il ira droit au point juste, au nœud môme, par intuition, par instinct, par une pente irrésistible de son esprit vers la clarté. Et ce nœud, une fois démêlé, une fois saisi, quelle habileté à le dégager de tout ce qui l’embarrasse, à l’éliminer de la confusion environnante, à le présenter seul et en relief, à y attirer toute l’attention et tout l’effort de la Chambre !
C’est là sa grande supériorité sur la plupart des orateurs de la Chambre, et il n’y en a qu’un seul, M. Rouher, qui ait autant de coup d’œil que lui pour voir et aborder immédiatement la clef de la position. Berryer aussi avait cela ; les autres tournent et tâtonnent. Encore un de ses avantages est.de savoir faire de l’opposition comme en doit faire un homme de gouvernement, c’est-à-dire de ne rien ébranler dont, il aurait besoin lui-même le jour où il arriverait au pouvoir. S’il discute les finances, il ne chicane pas les impôts ; s’il contrôle les services de la guerre, il ne marchande pas les soldats. Enfin il n’attaque pas un programme sans en proposer un autre : c’est pourquoi il s’est très-souvent trompé.
De son éloquence, ou plutôt de sa parole, il ne reste rien à dire; chacun sait que ses discours ressemblent à de longues conversations disposées avec une méthode parfaite, divisées avec un art infini, relevées, presque à chaque reprise d’haleine, par un résumé vif, ou, plus souvent encore, par une seule phrase, une toute petite phrase, une simple alliance de mots, voire un mot unique, un mot final, qui, au premier abord, n’a l’air de rien, mais qui, amené et lancé par M. Thiers, devient une très-grosse méchanceté ou une très-piquante malice.
Si ce mot, quoique mis en sa place, n’a pas toujours son ancien pouvoir et manque parfois son effet, ce n’est pas la faute de l’orateur, c’est la faute du temps et du goût public qui ont changé. Ces finesses ont un peu vieilli, ces flèches savamment barbelées nous touchent à peine ; nous voulons quelque chose de plus nerveux, de plus roide, de plus cassant, de plus amer, de plus brutal, disons le mot, de plus démocratique. Nous dédaignons, en toutes choses, un certain art bourgeois qui lit les délices de nos pères sous le suffrage restreint. Nous admirons un peu moins qu’autrefois la peinture d’Horace Vernet, l’esprit de M. Scribe, et l’éloquence de M. Thiers.
Il n’a rien fait pour la modifier, pour la rajeunir, pour la retremper à la grande source du progrès ; il n’a point tendu le bout de son doigt aux idées nouvelles. Tel il était le lendemain de la révolution de Juillet, tel il est encore après deux ou trois autres révolutions qui ont retourné la France. Le monde a marché sans M. Thiers. Politique intérieure, relations étrangères, économie sociale, questions commerciales et industrielles, il voit tout de ses yeux de vingt ans, et, sur ce point, il est le plus constant dès hommes.
Il s’est fait construire, vers 1831, une petite borne-fontaine, sur laquelle il monte depuis ce temps-là pour dire solennellement la vérité à son pays — cela coule toujours, mais cela ne bouge pas !

 

ÉMILE OLLIVIER

  1. par Marx

J'aurais dit, il y a trois mois, que M. Émile Ollivier n'avait rien de commun avec M. le ministre d'État [Rouher]; mais cela m'est interdit aujourd'hui que M. Ollivier porte aussi une calotte de velours noir.
Ce n'est pas que l'avocat de madame du Guerry manque d'éloquence, mais il parle avec une lenteur désolante et distille trop soigneusement les mots qui composent ses phrases. Il accuse jusqu'à la ponctuation de ses discours, souligne ses effets par un geste spécial, et se bat pour ainsi dire la mesure à lui-même.
Il résulte de cette mimique et de cette élocution un énervement qui fatigue et abat. Si M. Ollivier provoque l'impatience de l'aréopage auguste, il fait la joie des secrétaires-rédacteurs, que sa diction entrecoupée ne surmène point. Il est de ceux qui sont faciles à noter ; aussi lit-on ses discours presque mot pour mot dans le compte rendu analytique. Et nul ne s'en plaint, car je le répète, si M. Ollivier est fatigant à entendre, la lecture de ses plaidoyers est attrayante.
Quand M. Ollivier est à la tribune, il se tourne volontiers du côté de la majorité. Aussi n'est-il pas rare qu'il soit interrompu par les cris de : « Parlez en face ! » L'orateur obéit, mais malgré lui, au bout de quelques minutes, il se retourne vers cette bonne majorité à laquelle il semble donner toujours les mêmes conseils avec une persistance digne d'un meilleur sort.

2. par Claveau

M. ÉMILE OLLIVIER
DÉPUTÉ DE LA SEINE
43 ans. — Élu en 1837. — Réélu en 1863 par 18,131 voix sur 29,088 votants.
 Quelque chose de gauche, d’austère, de scolastique; l’air d’un maître d’école endimanché qui a fait ses études au séminaire ; on comprend qu’il enseigne l’alphabet, mais on devine qu’il sait du latin. — Ses redingotes noires, ses pantalons noirs, ses gilets noirs, ses cols- cravates surtout, sentent le régent de petite ville; ses lunettes sont d’un joueur de contre-basse ; il doit finir sa journée dans un orchestre. Cependant le type n’est pas complet : M. Emile Ollivier est propre.
 Le trait caractéristique, le point curieux de son visage est la contiguïté des yeux; ils travaillent évidemment à percer l’isthme du nez pour se rejoindre. Cette singularité imprimerait à sa physionomie une certaine profondeur fouinarde, comme qui dirait d’un blaireau à l’affût, ou, mieux encore, d’un bénédictin dont le flair nocturne s’attache à dépister quelque vieille archive ; mais la bouche déroute cette première impression. La lèvre supérieure, très-proéminente, arrive sur l’autre presque en bec de lièvre  et communique à toute la partie basse de la figure une sorte de niaiserie mélancolique.
 Il n'y a rien à tirer de là, et mieux vaut juger sur les actes. M. Emile Ollivier a risqué un jour 'une ligne qui est devenue immédiatement célèbre : « Si l’histoire me garde une page... » ; eh bien, si l’histoire lui garde une page, l’historien pourra y inscrire, à la date du 19 janvier 1867, les trois mots suivants : Ci-gît Emile. — Talent, courage, vanité.
 Il a les principaux dons de l’orateur, une voix tout ensemble forte et charmante, puissante et musicale, avec de gracieuses rondeurs italiennes ; une parole colorée et chaude, sans éclats mélodramatiques, une façon vibrante de détacher la phrase et de lancer le mot, qui en double la portée, et qui fait valoir le moindre détail ; il a, par-dessus tout, une méthode d’exposition non-seulement claire, mais pittoresque et passionnée, qui anime, vivifie, rend sensible aux yeux tout ce qu’il touche. Le geste seul laisse à désirer, c’est toute une mimique démonstrative où reparaît le professeur.
  Le courage, cette première vertu de l’homme, est peut-être chez M. Emile Ollivier supérieur encore au talent. D’abord, il possède au plus haut degré ce qu’on peut appeler le courage de tribune. Aucune interruption ne l'arrête, aucune menace ne l’effraye ; il pèse chacun de ses mots les plus violents, et ne les adoucit jamais; l’assemblée entière peut s’ameuter contre lui et réclamer le retrait ou l’explication d’une expression irritante, il ne la retire ni ne l’explique, il la répète; on crie: il redouble ; on se fâche : il recommence ; il prétend avoir le dernier, même contre toute la Chambre. Il est le seul qui ait fait hésiter M. Granier de Cassagnac, Le bruit qui courut l’année dernière est parfaitement exact. Redoutant à tort ou à raison quelque voie de fait, il marchait avec un revolver dans sa poche, prêt à brûler la cervelle de l’imprudent qui l’eût touché du doigt. — Et il l’eût fait, ne fût-ce que par amour-propre de l’avoir dit !
 L’amour-propre! la vanité! Ah ! c’est là sa plaie saignante, ou plutôt sa maladie mortelle ; il en mourra ; non, — il en est mort. Ses amis disent de lui qu’il a le génie de l’isolement. Cela signifie, en français ordinaire, qu’il a le moi le plus démesuré qui soit jamais échu à un homme. Moi seul, et c’est assez ! — Il n’y a que lui qui comprend, il n’y a que lui qui trouve, il n’y a que lui qui voit le fort et le faible des choses ; et sous toutes les formes, à ses partisans les plus dévoués (s’il en a encore), comme à ses adversaires les plus hostiles, ce docteur répète incessamment : « Vous n'y entendez rien ! » Comme c’est là son vrai vice, et son mal incurable, ses qualités mêmes lui viennent de là. Cette volonté, cette ténacité poussée jusqu’à la bravade, qu’est-ce donc, sinon l’obstination souvent puérile de l’amour- propre qui ne cède jamais? Au reste, ceux qui douteraient encore de ce moi colossal, n’ont qu’à ouvrir son livre pour être complètement édifiés. Il s’y étale dans toute sa gloire.
 Et pourtant, au-dessus du sentiment prodigieux qu’il a de sa valeur et de sou rôle, au-dessus de cette espèce d’étoile vers laquelle il marche béatement les yeux noyés et la bouche ouverte, il y a encore en lui quelque chose de supérieur, quelque chose de souverain qui prime et domine tout son personnage, qui dessèche ses plus merveilleuses qualités, qui stérilise toutes les nobles semences déposées dans son esprit et dans son âme, qui neutralise même sa vanité. C’est cette disposition malencontreuse qui fait qu’un homme doué de talent, de courage, et même d’esprit, commet de continuels impairs, marche d’erreurs en maladresses, de maladresses en sottises, et de sottises en bévues jusqu’à la consommation des siècles, perd ses amis, sacrifie sa popularité ; se diminue lui-même chaque jour sans le vouloir, compromet et gâte naïvement toutes ses chances, tourne le dos au succès et au but, et arrive ainsi, après de grands efforts, après une dépense énorme d’éloquence et d’énergie, à être quoi? Un politique délaissé, déclassé, solitaire, auquel il semble ne plus rester qu’à se faire moine; une manière d’ambitieux déçu à qui on ne fait plus môme honneur de son incomparable honnêteté.
 Cette solitude doit lui plaire, elle aurait sa grandeur, la grandeur de l’abandon immérité, si elle paraissait volontaire ; mais le monde qui n’entend rien aux jouissances raffinées de cette âme d’artiste, ne voit guère, dans l’état où il est, que la punition d’une série de faiblesses, de fautes et même de défections. Les plus indulgents mettent sa déconvenue sur le compte de sa naïveté. — Et, en effet, M. Emile Ollivier est naïf, ingénu, candide, simple; il est... chacun le dit; mais on ne l’écrit pas.

 

JULES FAVRE

  1. par Marx

M. Jules Favre, lui, est d'un calme léonin quand il commence ses harangues. On le voit croiser les bras sur sa poitrine, et sa bouche dédaigneuse laisse tomber ses phrases avec une solennité étudiée... Mais peu à peu l'orateur s'anime, ses gestes perdent de leur sobriété, et son attitude prend, comme ses paroles, un caractère provocateur qui nécessite parfois le rappel à l'ordre.
Ne croyez pas que la réprobation de la majorité unie au blâme présidentiel trouble ou arrête le député du Rhône... Il poursuit sa route — envers et contre tous — et se fait tempête pour dominer l'orage.
 

2. par Claveau

M. JULES FAVRE
DÉPUTÉ DU RHÔNE
59 ans. — Ancien représentant du peuple à l’Assemblée constituante et à l'Assemblée législative. — Élu en 1857. — Réélu en 1863.
Le premier venu, homme du peuple ou homme d’État, vous dira de lui : « C’est un tribun ! » C’est une erreur, il n’en a que l’air. La chevelure dressée en crinière, la barbe épaisse et rude, la pose dédaigneuse et provocante, la tenue volontairement négligée, sont toutes choses tribunitiennes; mais ni l’homme ni l’orateur ne descendent des Gracques. Son visage même ne garde pas toujours ce masque d’ironie altière et séditieuse sous lequel on se plaît à le voir; il a, au repos, des sérénités, des oublis peut-être, qui trahissent le grand tragédien sorti de son rôle et tout aise de respirer en famille jusqu’à sa rentrée-du lendemain. I1 y a vingt photographies de M. Jules Favre, il n’y en a qu’une qui le montre sous ce jour. C’est de beaucoup la plus belle.
Sans doute, elle a été faite à la campagne, sous les ombrages de Rueil, dans cette vaste et solitaire Maison des çhiens, où il s’en va chaque jour se déshabiller de sa gloire. Rien là n’est donné à l’ambition et à la montre, il s’appartient, il s’abandonne, on le rencontre en chapeau de paille ou de feutre, suivant la saison, qui conduit un phaéton poudreux, dont le cheval modeste ne se doute pas qu’il traîne Jules Favre et sa fortune.
Elle a grandi, cette fortune démocratique, depuis le jour où le jeune avocat venait défendre à Paris les accusés d’avril, et elle s’est toujours soutenue à travers les haines de toute sorte que sa parole mordante, que son âpreté inflexible a soulevées même dans son parti. Quand Favre parle, disait-on à la Constituante, la droite frémit et la gauche tremble. Aujourd’hui encore, sous chaque rancune qui s’attache à son nom, il y a un ancien ami. Demandez à Louis Blanc ce qu’il en pense !
C’est précisément de ne pas être un tribun que les autres tribuns lui reprochent. — Qu’est-ce qu’un tribun ? c’est le démagogue toujours prêt à conduire et à haranguer le peuple sur la place publique, à descendre armé dans la rue, à monter sur la borne, une proclamation d’une main et quelquefois un fusil de l’autre; dans un pays calme, c’est O’Connell ; dans un temps révolutionnaire, c’est Danton ! — M. Jules Favre n’a rien de ces grands agitateurs. Il n’excite pas de ces terribles émotions, il ne provoque pas de ces mortelles inquiétudes, il ne s’expose pas aux revanches exercées par une société qui a eu peur. Seul, ou presque seul dans son parti, il a pu traverser toutes nos crises, non pas sans être suspecté, mais sans être poursuivi. C’est l’homme de la légalité, ce n’est pas l’homme des révolutions.
De même, c’est l’orateur du parlement, ce n’est pas le discoureur du forum. Sa voix sombre, son accent prophétique, son rictus amer, son hoquet caverneux ont fait illusion sur son éloquence. On se la figure violente, saccadée, inculte, farouche et populaire comme les idées qu’elle recouvre ; — il n’en est- rien : l’éloquence de l’honorable M. Jules Favre est avant tout cicéronienne et académique. Sa période savante et sonore a le contour harmonieux, la ligne classique, et aussi l’ampleur flottante de ces chefs-d’œuvre oratoires où l’art a plus de part que l’inspiration. C’est pour elle qu’a été faite la comparaison du fleuve tranquille qui caresse amoureusement ses rives, et dont les ondes paresseuses enlacent mollement des lies de fleurs.
Parfois, le fleuve se change en torrent, et paraît vouloir tout entraîner sur son passage. Mais cette convulsion n’est point naturelle, on y sent la préméditation du démocrate obligé de faire quelque chose pour ses électeurs, de l’avocat jaloux de contenter son client ; et ces fureurs volontaires ressemblent â un placage d’accords tumultueux qui détonnent sur la belle symphonie environnante.
Ces remplissages ne font point un grand effet. Ceux qui les lisent les savourent, ceux qui les entendent les regrettent comme une concession malheureuse aux besoins mélodramatiques du pays. Ils n'empêchent point M. Jules Favre d’être un des premiers orateurs de la Chambre, ils l’empêcheront toujours d'être un orateur entraînant. Plus il met de flamme factice dans sa parole, moins il en communique à son auditoire; plus il veut paraître convaincu, moins il convainc ; — il n’aura toute sa puissance que le jour où il consentira à ne rien dire au-delà de ce qu’il pense, au-delà de ce qu’il sent.

 

 

ROUHER

vu par Marx

Si vous avez suivi les expéditions oratoires de M. Rouher, vous avez dû remarquer que le commencement de ses répliques ne varie jamais. Sa rhétorique a pour base un système de classification — de division plutôt — qui donne à ses exordes une allure beaucoup plus mathématique que littéraire.
Exemple : Un opposant a préconisé l'adoption d'une mesure en désaccord avec les vues du gouvernement. Le ministre d'État monte à la tribune, enlève sa calotte noire de dessus sa tête par un mouvement brusque, et commence ainsi :
« Messieurs, le discours que vous venez d'entendre porte sur trois points : 1° La nécessité de prendre telle mesure ; 2° les moyens de mettre cette mesure en pratique ; 3° les conséquences de cette mesure.
« Je vais analyser successivement ces trois points et démontrer qu'aucun d'eux ne mérite la sanction de la Chambre. »
Et ce programme une fois tracé, Son Excellence passe aux développements — où elle « excelle. »
M. Rouher est, sans contredit, l'un des orateurs qui excite le plus l'attention du Corps législatif, et nous ne saurions nier l'autorité de sa parole. Sa faconde a quelque chose de dominateur, son élocution subjugue, l'universalité de ses aptitudes étonne, et quand l'ex-avocat de Riom ne convainc pas, il intéresse. Je l'ai vu souvent réfuter, séance tenante et sans préparation, les arguments les plus spécieux. Malgré les côtés fougueux, emportés et même violents de son éloquence, il s'égare rarement et reste toujours esclave de ce procédé que je signalais plus haut. Grâce à lui, le tribun « tonitruant » ne perd point de vue les chefs d'accusation dirigés contre ses théories et marche droit au but, évitant les digressions qui affaiblissent les plaidoyers, et se souciant davantage du fond que de la forme de sa harangue.
M. Rouher a contre lui un organe défectueux et une plastique un peu épaisse. Le manque d'exercice et le travail assis ont développé son embonpoint au point que sa marche en est alourdie... Un peu plus et il serait obèse. Quant à sa voix, elle est puissante — trop puissante, selon un député, qui, un jour, disait dans la salle des Pas perdus :
— M. le ministre d'État est encore plus entendu qu'écouté.
M. Rouher n'est pas sobre de gestes à la tribune. Le mouvement qu'il semble affectionner dans les phases orageuses de ses campagnes, consiste à étendre les deux bras en avant ; ses doigts se replient sur la paume de la main, à l’exception de ses deux index qu'il braque sur l’ennemi. . . On dirait un voyageur attaqué, couchant en joue avec des pistolets les malfaiteurs qui en veulent à sa bourse.
Parfois aussi l'orateur croise les bras derrière le dos, jette la tête en arrière et écarte les jambes : c'est dans cette position qu'il analyse, commente et raisonne. Il arrive aussi qu'il élève un bras en l'air, comme un prédicateur montrant le ciel aux humains égarés. Dans ces moments-là il en appelle volontiers aux jugements de la postérité, et affirme que son verdict ne lui sera pas défavorable.
M. Rouher n'aime point le faste et vit très-modestement — si modestement que les mauvaises langues le disent non moins économe qu'économiste. De fait, sa mise est toujours fort simple. Il porte des souliers décolletés, s'habille en noir, et rien dans ses allures ne laisse supposer qu'il est le premier dignitaire de l’empire, après l'Empereur. Il arrive au Corps législatif en voiture. Son valet de pied l'accompagne jusqu'à l'entrée de l’amphithéâtre, et lui remet son énorme serviette de chagrin... La dimension de ce sac de cuir qui crève de notes, de documents et de dossiers, ne doit surprendre personne.. . Songez qu'il contient tous les ministères.
M. Rouher prend place au banc des commissaires du gouvernement et suit les débats sans défaillance et sans lassitude.
À part quelques réflexions qu'il échange avec ses voisins, il écoute les orateurs, calme, silencieux, le regard à demi voilé, comme un moine en prière. On dirait parfois qu'il est sur le point de s'endormir ; mais quand il présente ses répliques, on s'aperçoit bien qu'il veillait de ses deux oreilles.
Son visage n'est point laid, les lignes de sa figure ne manquent point de régularité... Il a même un sourire très-séduisant. M. le ministre d'État est sans doute de ces hommes qui sont très-aimables dans l’intimité, mais qui s'imaginent que le charme est incompatible avec les hautes fonctions, et qu’il faut rester grave et dur sous peine de porter atteinte à la majesté de sa situation.
On prête à Son Excellence de nombreux traits d'esprit. J'en veux consigner ici deux qui m'ont été contés sous toutes réserves. On parlait à M. Rouher de M. X..., un opposant qui doit se porter candidat aux élections prochaines.
— X..., lui disait-on, est un gaillard à craindre... il est carré par la base.
— N'est-ce point taré par la base que vous voulez dire ? répondit l'homme d'État.
Lorsque parut dernièrement la brochure du général Trochu, quelqu'un lui aurait dit dans les corridors du palais Bourbon :
— Ne croyez-vous pas qu'il serait utile de réfuter certains points de ce factum?
— Peuh ! fit le ministre, on ne croit guère de nos jours aux atomes trochu.

QUINZE JOURS À SAINTE-PÉLAGIE

 

On va démolir la prison de Sainte-Pélagie. Paris ne veut plus nourrir ses prisonniers dans l'enceinte de l'octroi, et l'on a calculé qu'au prix où se vend le terrain, il y aura encore bénéfice, au moins pour les entrepreneurs, à reconstruire les prisons dans la banlieue. Les détenus y seront d'ailleurs en meilleur air, à proximité de la nature, et peut-être plus faciles à ramener au bien. Mais les lettres ne peuvent laisser disparaître Sainte-Pélagie sans lui adresser un adieu ému : c'est là qu'étaient enfermés les écrivains, journalistes, poètes, conspirateurs et hommes d'État, malfaiteurs d'élite, qui avaient outragé quelque loi ou attenté à quelque souveraineté sans attendre le moment opportun pour le faire impunément. Les genres les plus divers s'y sont succédé, puisqu'on y a vu tour à tour Béranger et Lamennais, le comte de Montalembert et Blanqui, entre tant d'autres.
Ce n'est pas sans un petit mouvement d'orgueil que je me plais à évoquer ces grands noms avant de rappeler au monde, qui l'a peut-être oublié, ou de lui apprendre, s'il l'ignore, que j'y ai aussi, moi chétif, passé quinze jours qui n'ont pas été les plus mauvais de ma jeunesse. Avant que la pioche ait dispersé les pierres de l'édifice, il faut bien que je fixe ces souvenirs d'un temps déjà éloigné, pour apporter une légère contribution à l'histoire de mon temps.

C'était en 1866. Je collaborais à l'Écho populaire de Lille, un des premiers journaux à un sou qui aient paru en province. Lille était le foyer d'un mouvement intense de décentralisation littéraire. Géry-Legrand, qui n'est plus aujourd'hui que sénateur et maire de Lille, était alors le chef de ce mouvement, et il avait fondé l'une après l'autre une série de publications périodiques qui disparaissaient successivement sous les coups répétés de l'administration impériale, mais qui avaient fait de lui, tout jeune encore, le coryphée de l'opposition et une sorte de personnage légendaire dans la région du Nord. Nous avons travaillé ensemble à la Revue du mois, qui avait peu d'abonnés, mais tous républicains de choix. Vermorel, tué depuis sur les barricades de la Commune, y écrivit quelquefois ; M. Émile Zola y a donné ses premiers Contes à Ninon ; on y retrouverait aussi les noms de Valéry Vernier et de M. Henry Fouquier. Mais au fond Géry-Legrand et moi, sous des noms divers, fournissions presque toute la copie. Jules Janin s'y était laissé prendre, et, dans la bienveillance qu'il apportait à encourager les jeunes, le prince des critiques avait consacré un feuilleton des Débats à faire l'apologie de celte petite phalange d'écrivains dont il s'était plu à esquisser les portraits, d'imagination : Hans Carvel, Faustin, Jonathan Muller et autres, sans se douter que nous étions deux seulement à porter tous ces pseudonymes.
Après cette publication mensuelle, nous avions réussi à faire paraître un journal hebdomadaire : Lille-Artiste. C'était un progrès, mais Lille-Artiste n'était encore qu'un journal littéraire. Ce fut un grand jour que celui où nous eûmes enfin un cautionnement et une autorisation pour publier le Progrès du Nord, d'abord hebdomadaire, mais politique. Comme il ne suffisait pas à alimenter notre activité dévorante, le Journal populaire de Lille fut enfin créé, avec le concours de tout ce qu'il y avait de libéral dans le département, pour offrir un écoulement quotidien au débordement de nos idées. Géry-Legrand avait la haute main sur cet ensemble de publications ; Gustave Masure, qui est mort si prématurément après avoir été l'auxiliaire de Gambetta dans la défense nationale, s'occupait surtout du Progrès du Nord, auquel il finit par donner la vie quotidienne. J'écrivais le plus souvent au Journal populaire de Lille qui, malheureusement, n'avait pas de cautionnement et ne pouvait, par conséquent, parler politique. Or j'étais d'un âge où l'on veut à tout prix faire de la politique, et j'attirais continuellement au journal des communiqués et des menaces de suspension, si bien qu'un jour la première page du journal parut en blanc, avec cette note signée de Géry-Legrand :

Un article de notre ami Gaston Bergeret intitulé : les Conférences de Notre-Dame, devait paraître aujourd'hui dans le Journal populaire. Il était composé et corrigé lorsque notre imprimeur nous a déclaré qu'il se refusait à l'imprimer, dans la crainte qu'on n'y trouvât de l'économie politique. Dans l'impossibilité où nous sommes de rencontrer de suite un autre imprimeur, et ne voulant pas user des droits rigoureux que nous donne la loi, nous suivons l'exemple des journaux soumis autrefois à la censure administrative, et nous laissons en blanc la place de l'article.

J'eus vingt-quatre heures de gloire, à Lille, et le journal passa, sous le titre de l’Écho populaire de Lille, aux mains d'un autre imprimeur qui n'eut d'ailleurs pas à se féliciter de ma collaboration ; car un jugement, en date du 23 octobre 1866, me condamna à quinze jours d'emprisonnement et 16 francs d'amende, et l'imprimeur à un mois d'emprisonnement et 100 francs d'amende pour avoir publié, dans le numéro du 20 septembre, un article traitant d'économie sociale et contenant, suivant la prévention, le délit d'outrage à la morale publique et religieuse. Le jugement disposait, en outre, que l'Écho populaire cesserait de paraître.
L'article qui avait attiré sur lui la vindicte des lois était intitulé : Notions de morale. J'y soutenais qu'on peut avoir une morale indépendamment de toute idée religieuse, que non seulement la religion est une base insuffisante pour la morale, puisque les religions varient suivant les peuples, et que la morale est partout semblable, mais que la conscience elle-même n'offre que des garanties incomplètes, parce que tout le monde n'a pas la conscience pareille, et que la conscience du même individu varie suivant l'âge ; je prenais donc pour criterium de la moralité le degré d'utilité des actions, considérant une action comme d'autant plus morale qu'elle est d'une utilité plus générale.
L'indépendance respective de la morale et de la religion est une idée qui a fait son chemin depuis lors ; on risquerait même de se faire condamner aujourd'hui en la combattant. Mais dans ce temps-là, c'était l'abomination de la désolation. Quant à mes idées sur le véritable fondement de la morale, je ne sais plus bien ce qu'elles pouvaient valoir : j'en suis arrivé en morale, comme en plusieurs autres choses, à des opinions un peu flottantes, et je me méfie toujours de mon opinion actuelle, dans la crainte que ce ne soit pas la dernière. Mais, en 1866, j'étais absolument convaincu de la vérité de mon système, et je me serais fait hacher plutôt que d'en démordre.
Aussi tenais-je beaucoup à me défendre moi-même devant le tribunal correctionnel de Lille qui allait juger mon affaire. Il n'est pas besoin de dire que tout le barreau libéral s'était mis à ma disposition, mais je déclinai ces offres. J'étais licencié en droit, c'est-à-dire presque avocat ; ma cause était probablement la seule que j'aurais jamais à plaider. Ce n'était pas une occasion à laisser perdre.
Enfin je voulais essayer mon talent oratoire et soutenir personnellement la doctrine que je croyais bonne. Il fut convenu seulement que Pierre Legrand, aujourd'hui député et ancien ministre, alors avocat, m'assisterait au besoin.

Je me vois encore à cette audience où m'avaient fait cortège toutes les notabilités de l'opposition lilloise. Le président du tribunal, craignant sans doute que les témérités de ma parole ne fissent naître quelque émotion, crut devoir m'adresser une petite allocution pour m'inviter à la modération dans le langage et au respect de la justice.
Naturellement je ne me rappelle plus ce que j'ai dit, je me souviens seulement que j'y allais de très bonne foi, naïf, et que je m'efforçai de convaincre mes juges de mon bon droit. Je ne savais pas que le but de la poursuite était de supprimer le journal et qu'on se souciait fort peu du reste, que le jugement était rédigé d'avance et que j'y étais condamné à huit jours de prison.
Seulement, au lieu de huit jours, j'en ai eu quinze, heureux effet de mon éloquence. L'organe du ministère public, dans le langage poncif qui est propre à cette institution, avait défendu contre mes attaques la conscience, ce phare qui éclaire les hommes. Or, dans l'article incriminé, parlant des variations de la conscience, je l'avais comparée irrévérencieusement à une girouette. Je ne manquai pas de faire le rapprochement dans ma réplique en assurant que nous étions bien près de nous entendre, M. le substitut du procureur impérial et moi, puisque le phare et la girouette sont deux objets qui tournent et qui se mettent sur les toits. Cette plaisanterie ne mériterait assurément pas d'être rapportée, mais comme elle m'a valu, à elle seule, huit jours de prison de plus, je n'ai pu l'oublier. Le jugement était fortement motivé :

Attendu que l'article incriminé, après avoir posé en principe « le peu de stabilité de la conscience humaine », en fait découler cette conséquence « qu'on ne peut lui accorder aucun crédit », par le motif que « c'est une girouette », ajoutant « qu'on ne peut attacher grande importance à ses indications, dont on ne peut faire que peu de cas » ; qu'en résumé, « la conscience est trop variable pour offrir une base à la morale » ;
Que, plus loin, ce même article professe cette doctrine : « que le caractère constant des actes recommandés par la morale est leur utilité, que tout acte utile est moral ; qu'inutile, il est indiffèrent ; que nuisible, il est immoral ; que plus il est nuisible, plus il est immoral », ajoutant qu'il y a des degrés dans cette utilité : qu'ainsi « un acte utile à son auteur est simplement bon ; qu'utile à une grande masse d'hommes, à une nation, il est héroïque ; qu'utile à l'humanité, il est sublime » ;
Attendu que si, traitées ex professo, au point de vue purement spéculatif, de telles doctrines sous la plume du philosophe s'adressant aux penseurs pourraient n'être que des hardiesses ou des paradoxes n'offrant aucun danger appréciable pour la morale publique et religieuse, il n'en est pas de même alors qu'elles se produisent dans un petit journal dit populaire, s'adressant, par la modicité de son prix, aux classes les moins éclairées de la société, dès lors les plus exposées à se laisser entraîner, par l'alléchement des jouissances faciles, dans la voie de la perversion ;
Que c'est outrager la morale publique et religieuse dans le sens des lois sur la matière que d'inoculer chez cette classe de citoyens, notamment, de telles doctrines que les lois divines et humaines réprouvent également, à savoir que la conscience n'est rien ou pas grand'chose, que le bien-être matériel est tout, que tous moyens sont bons pour l'acquérir, même les moins honnêtes, sans autre retenue que la crainte des pénalités humaines ;
Que de telles doctrines sont de nature à conduire, par l'irréligiosité des masses et l'oblitération du sens moral des populations, aux troubles et bouleversements sociaux, et affectent ainsi, en l'outrageant, la morale civile et religieuse.

Le second Attendu avait surtout quelque chose de piquant ; il reconnaissait que mon article aurait été innocent s'il avait été publié dans un recueil destiné à des lecteurs éclairés, mais il était coupable dans un journal populaire, où il était de nature à corrompre les masses. Cela revenait à dire qu'une action est d'autant plus immorale qu'elle est plus nuisible, ce qui était précisément ma doctrine. Le tribunal, sans le savoir, faisait application de mes principes pour les condamner.

Quoi qu'il en fût, j'avais mes quinze jours de prison ; je ne voulus pas aller en appel, par crainte de les perdre.

Il me restait à purger ma condamnation. Là commencèrent les difficultés.

D'abord on voulut me faire gracier. Ce n'était pas mon affaire. Je voulais souffrir pour la liberté, et puis j'étais trop indigné contre le gouvernement pour accepter de lui aucune faveur. Mais des amis de ma famille voulaient à toute force intervenir auprès du garde des sceaux ; un de mes anciens camarades du lycée Bonaparte, alors attaché au cabinet du ministre de l'intérieur, se faisait fort d'enlever ma grâce sans que j'eusse même à la demander. J'eus la grandeur d'âme de résister à toutes les instances : j'avais droit à quinze jours de prison et j'entendais les subir.

Mais où ? Régulièrement, ce devait être dans la prison de Lille. Mais cette prison n'était vraiment pas convenable. Masure, qui y avait été, m'assurait qu'on y manquait de tout ce qui est nécessaire à un détenu politique. D'ailleurs j'étais, depuis quelque temps, revenu à Paris, et il m'était plus commode d'être emprisonné à Sainte-Pélagie. Je ne suis pas bien sûr qu'il n'ait pas fallu faire quelque démarche, en dehors de moi, pour obtenir cette exception, et j'ai dû me dire alors, pour la sauvegarde des principes, que je ne devrais pas de reconnaissance à la tyrannie parce qu'elle m'aurait emprisonné ici plutôt que là.
J'allai donc, par une belle matinée de novembre, avec une valise et un sac de nuit, me constituer prisonnier au parquet du procureur impérial, dans les bâtiments du Palais de Justice. Là, on me donna un garde municipal, porteur de l'ordre d'écrou, pour me conduire à Sainte-Pélagie. En réalité, ce fut moi qui l'y conduisis, dans le fiacre qui m'attendait à la porte, et nous fûmes tout de suite dans les meilleurs termes. Je lui offris un cigare, qu'il accepta ; mais il le mit dans sa poche, en me demandant la permission de ne le fumer qu'au retour, quand il ne serait plus en service commandé.
Tout le monde sait qu'il est difficile de sortir de prison ; il n'est peut-être pas moins difficile d'y entrer. Le greffier était allé déjeuner, et l'employé qui le remplaçait ne voulut pas engager sa responsabilité : ce voyageur qui lui arrivait en fiacre avec un garde municipal lui parut louche ; il tourna et retourna l'ordre d'écrou. Je vis le moment où il allait me renvoyer bredouille. Enfin, sur les assurances de mon compagnon, qui se porta fort que j'étais bien un condamné et que c'était du parquet de la Seine qu'on m'envoyait, l'employé consentit à me recevoir et à donner décharge de ma personne à l'agent de la force publique, qui partit en me clignant de l'œil. Il eut même l'obligeance de dire tout haut que d'ailleurs je n'étais pas un grand criminel.

Ma situation n'était pas encore nette : j'étais en prison sans y être ; pour m'inscrire sur le registre d'écrou, il fallait attendre le retour du greffier.
— Entrez-là, me dit l'employé.
Il me fit passer par un corridor, ouvrit une porte et, après m'avoir poussé, la referma. Je me trouvais dans une salle basse, à demi-obscure, infecte, et j'eus vite l'explication de cette odeur en apercevant un baquet dans un coin. Il y avait aussi une demi-douzaine d'individus, loqueteux et sordides, dont les exhalaisons personnelles faisaient concurrence au baquet.
L'un d'eux, un pâle voyou, d'une vingtaine d'années, arrêté dans sa croissance par la précocité de tous les vices, me voyant entrer en pardessus et en chapeau haut de forme, avec ma valise d'une main et mon sac de l'autre, s'avança vers moi du bout de la salle en se dandinant, les mains dans les poches, et me demanda avec une curiosité sympathique :
— Monsieur vient pour adultère ?
J'avais vingt-six ans. Cette question flatta mon amour-propre. Cependant j'aurais rougi d'usurper une considération à laquelle je n'avais pas droit, et il se fit rapidement un singulier travail dans mon esprit. Il me sembla qu'en répondant que je venais pour délit de presse j'aurais l'air de me vanter ; j'avais aussi un peu honte de compromettre la dignité de la presse dans une fâcheuse promiscuité. Il ne me plaisait pas non plus de fournir des explications à ce garnement, et il me vint tout d'un coup l'idée de m'attribuer une supériorité imaginaire qui fût de nature à faire impression sur des malfaiteurs médiocres.
— Vol avec effraction, répondis-je d'un air hautain. Mais cette réponse ne produisit pas l'effet que j'en attendais. Personne ne me dit plus rien : on me regardait comme un poseur.
Ma société avec ces chenapans fut d'ailleurs de courte durée : on vint me chercher au bout de quelques instants ; le greffier procéda à l'inscription d'écrou et me remit, avec la fiche me concernant, à un gardien chargé de me conduire au brigadier.
Le brigadier avait une figure bourrue d'ancien militaire, à moustache et à barbiche blanches ; il lut la fiche qu'on venait de lui remettre, me toisa du regard et se demanda tout haut à lui-même :
— Voyons ! dans quel atelier allons-nous mettre cet homme-là ?
— Ah ! mais non, lui dis-je. Vous n'allez pas me mettre dans un atelier ; je veux aller au pavillon de l'Est.
— Au pavillon de l'Est ! s'écria-t-il, comme si j'eusse dit une énormité. Et pourquoi donc ?
— Parce que je suis condamné pour délit de presse.
— Délit de presse ? Vous appelez ça un délit de presse! En même temps il me mettait sous les yeux la fiche, où je lus avec stupeur : « Outrage public à la pudeur. » Pour le coup, je me fâchai. Je voulais bien avoir outragé la morale publique et religieuse, et j'étais décidé à tout souffrir pour la confession de mes idées, mais je ne pouvais admettre qu'on m'imputât un délit de droit commun dont la seule énonciation me révolta. Je protestai de mon innocence, ne sachant pas bien encore si j'étais victime d'une simple erreur ou d'une odieuse machination, et je demandai impérieusement à être conduit sans délai devant le directeur de la prison. Ce fonctionnaire était un homme bien élevé, avec qui je n'ai eu, au cours de ma détention, que les rapports les plus agréables. Il écouta ma réclamation et comprit tout de suite de quoi il retournait. Il voulut bien m'expliquer comment les choses avaient dû se passer : le délit d'outrage public à la pudeur était un délit courant pour lequel on entrait journellement à Sainte-Pélagie, tandis que l'outrage à la morale publique et religieuse, visé par la loi du 17 mai 1819, était un cas exceptionnel. Le greffier, en jetant les yeux sur mon ordre d'écrou, avait été frappé par les mots « outrage » et « publique » ; d'ailleurs il confondait probablement la morale et la pudeur, comme le font beaucoup de personnes, même plus éclairées, et il avait machinalement inscrit la mention à laquelle il était habitué. L'erreur était facile à réparer : la fiche fut renvoyée au greffe pour recevoir la rectification nécessaire, et je respirai en voyant que du moins le gouvernement n'avait pas eu l'intention de me déshonorer. Pendant qu'on procédait à cette formalité, le directeur m'expliqua que je m'y étais mal pris : ce n'était pas ainsi qu'il fallait procéder pour purger une condamnation de presse ; j'aurais dû venir le voir et lui annoncer mon intention de me constituer prisonnier, nous aurions pris date, et au jour fixé je serais arrivé directement à la prison, sans garde municipal, j'y aurais trouvé tout préparé pour me recevoir. Mais quand on n'a pas d'expérience on fait de ces écoles.

Au point où étaient les choses, il n'y avait pas moyen de m'installer au pavillon de l'Est. Ce n'était possible qu'avec une autorisation de la préfecture de police. Déjà je me voyais dans le dortoir commun, au milieu d'un ramassis de vilaines gens, ou occupé dans un atelier à fabriquer des abat-jour, et je m'en voulais d'autant plus de ma maladresse que je n'aurais pu crier à la persécution, puisque c'était moi qui avais eu le tort de ne pas savoir ce qu'il fallait faire. Mais le directeur, quoique suppôt de la tyrannie, y mit beaucoup de bonne grâce : il me dit qu’il allait envoyer un exprès à la Préfecture de police pour demander l'autorisation. En attendant le retour de cet envoyé, je fus déposé à la bibliothèque. J'y trouvai deux détenus qui avaient de fort bonnes façons : l'un était un vieillard à l'air vénérable, qui avait été condamné pour banqueroute, et l'autre un jeune homme qui s'était rendu coupable de détournement de mineure. Leur conversation, qui n'était pas sans charme, m'aida à supporter une attente assez longue ; ils m'offrirent même de partager leur dîner, et j'acceptai volontiers cette invitation sans cérémonie, car au milieu de tous ces incidents je n'avais pas trouvé l'occasion de déjeuner.
Ce fut à huit heures seulement que tous les papiers furent en règle, et le brigadier vint me prendre pour me conduire enfin à ce pavillon de l'Est, habituellement désigné sous le nom de pavillon des Princes, où l'on enfermait les détenus condamnés pour faits de politique ou de presse. Le brigadier, mieux renseigné sur mon compte, avait tout à fait changé d'allure et m'entoura des égards auxquels j'avais droit.
C'était un ancien geôlier du fort de Ham, où il avait gardé naguère le prince Louis-Napoléon, et il avait su s'acquitter de cette mission avec tant de tact qu'il était resté en fonctions sous Louis-Philippe et sous la République, et que l'empereur, une fois au pouvoir, lui avait donné de l'avancement en le faisant nommer brigadier à Sainte-Pélagie.
— En politique, disait-il avec une profonde philosophie, on ne sait jamais si ceux qui sont en prison aujourd'hui n'y mettront pas les autres demain.
Les circonstances ne m'ont jamais mis en position de donner à ce vieux serviteur de l'État un nouvel avancement, mais j'aime à croire que d'autres ont pu récompenser depuis lors la bonne humeur et l'aimable familiarité qu'il apportait à garder les prisonniers confiés à sa surveillance.

La cellule où je fus incarcéré était une vaste pièce connue sous le nom de « grand tombeau ». Il y avait aussi un « petit tombeau ».
Ces deux pièces avaient pour caractère commun d'être éclairées par des fenêtres assez larges, mais basses, pratiquées dans le mur à proximité du plafond : le jour qu'on recevait venait donc de haut et donnait, en effet, à celte résidence quelque chose de sépulcral.
À la rigueur, on pouvait regarder à travers les barreaux de ces ouvertures et apercevoir ainsi quelques cheminées ou des cimes d'arbres, mais il fallait pour cela monter sur une chaise après l'avoir placée sur deux tables superposées ; on y renonçait après deux ou trois essais, et on se contentait de regarder dans le ciel les nuages ou les étoiles.
Le premier soir, je ne regardai rien du tout : je me hâtai d'ouvrir mes bagages pour faire un peu de toilette, je me couchai dans le lit composé d'un matelas sur une planche avec de gros draps et une couverture de soldat, et je m'endormis profondément, satisfait d'une journée aussi bien remplie.
Ce fut le lendemain matin, en m'éveillant, que j'eus enfin la sensation d'être en prison. Il n'y avait pas de paille, mais il y avait une terrine et une cruche d'eau dans un coin, une table et deux chaises ; avec le lit, c'était tout. Je me savais enfermé : la veille au soir, en me quittant, le brigadier avait tiré deux énormes verrous comme on n'en fait plus. Inutile précaution, d'ailleurs, puisque c'était moi qui voulais faire mes quinze jours de prison.
À huit heures du matin, le brigadier vint m'ouvrir pour me souhaiter le bonjour et m'initier aux usages de la maison. Je n'étais pas tenu de rester dans ma cellule : de huit heures du matin à huit heures du soir, j'avais le droit d'aller me promener dans un préau et de circuler dans tout le pavillon de l'Est, c'est-à-dire dans l'escalier qui conduisait aux autres cellules. Quatre étaient occupées, sans compter la mienne.

Je n'avais pas l'honneur d'être connu de mes compagnons de captivité ; je demandai au brigadier si c'était l'usage que le nouvel arrivant fît des visites ; il me répondit que non seulement je serais très bien venu, mais que ces messieurs, déjà informés de mon arrivée, se disposaient à prendre les devants ; je me hâtai de les prévenir.
Le brigadier m'introduisit chez Clément Duvernois, que je trouvai avec M. Alexandre de Girardin. Tous deux étaient là, le premier pour deux mois, le second pour un mois, à la suite d'un duel qu'avait eu Clément Duvernois avec M. Francisque Sarcey. J'allai voir ensuite M. Longuet, qui avait outragé quelque chose dans un journal de la rive gauche, et Maurice Joly, condamné pour ses Dialogues de Machiavel aux enfers, où l'empire et l'empereur étaient fort malmenés. C'était lui qui était le prisonnier le plus sérieux de nous tous ; condamné à quinze mois de prison, il n'en était encore qu'à son neuvième mois, et on voyait qu'il n'en pouvait plus. Il avait cependant la cellule la plus confortable, au premier étage ; de sa fenêtre on voyait un factionnaire : c'est une distraction qui n'est pas négligeable. Et puis la cellule avait été occupée avant lui par Laurent Pichat, qui l'avait fait meubler ; il y avait des fauteuils, des rideaux de tenture, même un tapis devant le lit : enfin un luxe oriental. En partant, Laurent Pichat avait laissé cette installation à son successeur, mais Maurice Joly n'y était plus sensible. On parle légèrement de la prison quand on y a, comme moi, passé quinze jours. C'est une très bonne mesure : assez pour avoir le temps d'apprécier ce que c'est, pas assez pour en souffrir, au moins quand on est jeune et bien portant ; mais un homme qui a passé plusieurs mois en prison, même avec les tempéraments que comportait alors le régime des détenus politiques, est profondément déprimé et doit avoir besoin de quelque temps pour se remettre.
Je ne sais pas si Maurice Joly s'est jamais remis ; il a essayé de jouer un rôle dans les événements de 1870-1871 et n'y a pas réussi ; il est mort peu de temps après, de faim, a-t-on dit.
Clément Duvernois n'a pas beaucoup mieux fini ; il est mort dans la détresse, après avoir eu encore maille à partir avec les tribunaux correctionnels, mais cette fois pour des affaires financières. Seulement, avant d'en arriver là, il avait eu son heure de succès. Vers la fin de l'Empire, il s'était rallié, comme firent plusieurs autres après le plébiscite de 1870, croyant à la pérennité du régime d'alors et aux promesses de l'empire libéral. Il fit partie du dernier cabinet impérial, et non sans utilité ; car on s'accorde généralement à reconnaître qu'il a contribué pour une large part à constituer les approvisionnements qui ont mis Paris en état de soutenir un siège de cinq mois.
Je n'ai pas revu M. Alexandre de Girardin. Je sais que M. Longuet est aujourd'hui conseiller municipal de Paris.

À cinq, nous formions déjà un petit noyau en mesure de résister à l'ennui. Il y avait aussi les visites. On les recevait le plus souvent en commun, et on en recevait beaucoup. J'avais eu à fournir une liste des amis que je voulais voir, et ma liste ne souleva pas d'objections.
Géry-Legrand, mon rédacteur en chef, était accouru de Lille pour partager ma captivité autant que cela lui était possible ; c'est-à-dire qu'il venait tous les matins déjeuner avec moi et restait en prison la plus grande partie de la journée.
Le premier jour, j'avais voulu me mettre à l'ordinaire de la prison : le menu se composait, le matin, d'un morceau de bœuf dans une jatte de bouillon, et le soir d'une assiettée de haricots. On y ajoutait pour la journée un pain de munition et une chopine de vin. Le valet de chambre préposé à notre service commun, un brave garçon qui avait commis un homicide par imprudence, m'apporta cette ration en souriant. Je voulus y goûter, mais, bien que ce ne fût pas plus mauvais qu'autre chose, je me décidai dès le lendemain à faire comme les autres : je fis venir mes repas, à la carte, d'un restaurant voisin. C'était d'ailleurs un luxe inutile.
Géry-Legrand, partant de l'idée qu'en prison je ne devais être nourri que de privations, arrivait tous les jours avec des comestibles rares ou quelque bouteille de vin de Champagne. D'autres amis, dont le nom n'est pas public, en faisaient autant de leur côté, et il y avait surabondance de vivres, d'autant que Clément Duvernois et M. Alexandre de Girardin, arrivés depuis peu, recevaient aussi beaucoup de visites et force douceurs. M. Longuet, qui était déjà incarcéré depuis plusieurs mois, était un peu délaissé. Quant à Maurice Joly, il y avait trop longtemps que cela durait ; au commencement, il avait eu beaucoup de monde et quantité de ressources, mais à ce moment il ne venait plus rien ni personne pour lui.
Il est évident que, si j'étais resté longtemps, il en eût été de même pour moi, et c'eût été fort heureux ; car ce régime était trop succulent, n'étant compensé par aucun exercice, pour ne pas devenir malsain. On en pourrait presque dire autant des visites. Il est très agréable, en prison, de recevoir ses amis : on y trouve une distraction et on leur sait gré de cette marque d'attachement. Mais il est très difficile d'en restreindre le cercle ; quand des personnes qu'on connaît peu manifestent l'obligeante intention de venir visiter un malheureux prisonnier, il ne peut décliner cette offre et ne tarde pas à être envahi. Il n'y a aucun moyen de se soustraire aux ennuyeux, puisqu'on ne peut pas faire répondre qu'on est sorti, et quand arrive la fin de la journée, c'est quelquefois sans déplaisir qu'on voit venir le geôlier qui fait partir les retardataires et qu'on entend grincer derrière sa porte les verrous à l'abri desquels on se retrouve : enfin seul !

L'administration pénitentiaire se montrait très accommodante à l'égard des visites d'hommes ; il en était tout autrement quant aux visites de femmes. Je n'avais mis aucun nom de femme sur ma liste, parce qu'au moment où je l'avais envoyée, je ne savais pas si l'on n'allait pas en biffer les trois quarts pour augmenter mes tortures. Quand je vis que tous mes amis avaient passé sans observations et que je commençai, au bout de quelques jours, à souffrir les horreurs de l'isolement, j'allai trouver le directeur pour lui communiquer un nom qu'il m'aurait été très agréable d'ajouter à ceux des personnes qui me venaient voir. Le directeur me répondit que cela ne dépendait pas de lui et que tout ce qu'il pouvait faire était de transmettre ma demande au directeur général du service des prisons.
Pour mon malheur, le directeur général était alors un farouche sectaire de la moralité, publique ou privée. Il s'appelait Mettetal ; c'est un nom qui mérite l'exécration de tous les condamnés politiques encore jeunes et sensibles : il s'était fait une règle dont il ne voulait s'écarter à aucun prix, il n'admettait à visiter le détenu, même politique, que la mère, la sœur et la femme. Son prédécesseur, animé d'un esprit plus libéral, admettait la belle-sœur, ce qui était toujours susceptible de prêter à certaines interprétations. Comme on ne peut guère apporter la preuve matérielle qu'on est belle-sœur, il fallait bien se contenter de présomptions et de vraisemblances, et cela permettait du moins quelques abus. C'est à ces abus que le vertueux fonctionnaire avait voulu opposer une digue. J'essayai bien de tourner la difficulté en alléguant que la jeune personne dont je désirais recevoir les consolations, si elle n'était pas ma femme, était du moins susceptible de le devenir et que nous étions en quelque sorte fiancés, ce qui n'est jamais qu'une question de mesure. Elle y mettait d'ailleurs beaucoup de bonne volonté ; en désespoir de cause, elle alla jusqu'à offrir de venir accompagnée de sa mère. Mais le vilain homme ne voulut entendre à rien ; il ne s'était jamais départi et ne voulut pas se départir de son règlement draconien.
Je n'étais pas seul à en souffrir. Il n'y avait que Maurice Joly qui, sans doute à raison de la durée de sa peine, avait obtenu une atténuation ; encore n'était-elle due qu'à la tolérance du directeur de Sainte-Pélagie. On lui permettait de faire blanchir son linge hors de la prison ; comme il fallait venir le prendre et le rapporter, cela pouvait ouvrir la porte à des dévouements délicats. Moi, je dus me résigner au sort commun.
Au surplus, ces négociations m'avaient conduit presque au terme de ma captivité. Malgré les relations d'intérieur avec les autres prisonniers et l'affluence des visites, j'avais encore quelques loisirs. Je les employai à écrire un mauvais drame en quatre actes qui a été publié plus tard dans la Feuille des campagnes et joué, au moins une fois, au théâtre de Lille. Voilà pourtant à quoi le gouvernement expose la société en incarcérant de jeunes hommes de lettres !

Je ne sais pas quel régime on fait maintenant aux écrivains qui ont encouru les rigueurs de la justice, mais je dois à la vérité de reconnaître qu'en ce temps-là le droit commun n'était pas trop rigoureusement appliqué aux martyrs de la pensée. La législation était féroce, mais dans la pratique les fonctionnaires chargés d'assurer l'exécution des peines y apportaient certains tempéraments et, sauf l'odieux Mettetal, ne prenaient pas plus au sérieux qu'il ne convenait l'accomplissement de leur mission.
Au fond, je ne suis pas fâché d'avoir passé par là ; j'ai payé ma dette à la société, puisque j'ai fait mes quinze jours de prison, payé mes seize francs d'amende et les frais. Je puis ajouter qu'il m'a été fait amende honorable : une amnistie intervenue sous l'Empire même a effacé jusqu'aux dernières traces de ma condamnation, c'est-à-dire l'incapacité d'être électeur, garde national et juré. Pour le cas où je n'aurais pas considéré comme valable une amnistie impériale, le gouvernement de la Défense nationale a amnistié à son tour tous les délits de presse commis sous l'Empire, et cette amnistie a été prononcée une troisième fois par l'Assemblée nationale. Ce n'est pas tout : la loi du 17 mai 1819, sur l'outrage à la morale publique et religieuse, a été abrogée, de sorte que mon opinion a cessé d'être délictueuse. Bien plus, la doctrine que je soutenais est devenue officielle : elle est maintenant enseignée dans les écoles. La réparation est donc aussi complète que j'aurais pu la souhaiter. Il ne me reste que le souvenir d'avoir, au sortir de l'enfance, joué un petit bout de rôle dans les affaires du temps.
Et c'est pourquoi je ne verrai pas sans une pointe d'attendrissement la démolition de cette vieille geôle où il m'a été donné d'être victime à peu de frais, au grand scandale de personnes honorables qui m'ont cru alors perdu sans retour, et pour le plaisir que trouve la jeunesse à prendre sa part de bruit et de mouvement.

                                                                                                                                    Gaston Bergeret

Projets de décrets proposés par Claude GLElZAL, député de l'Ardèche à la Convention nationale,
le 26 décembre 1792,
sur la peine à infliger à Louis Capet et sur les mesures à prendre après son jugement.


 
L'ASSEMBLÉE NATIONALE de 1789, en adoptant le gouvernement monarchique, laissa Louis XVI sur le trône, quoique, par sa fuite criminelle à Varennes, et sa protestation contre la loi même, qui lui déférait le glorieux nom de restaurateur de notre liberté, il eût perdu celui de roi des Français. Cette faute de l'assemblée opéra dans la constitution un vice radical qui, sans doute, devait bientôt en opérer le renversement. Le pouvoir en quelque sorte absolu, délégué à un roi, représentant héréditaire de la nation, revêtu d'une inviolabilité ridicule, qui, en lui laissant la faculté de paralyser à son gré, par l'effet du veto, la volonté nationale, lui permettait de commettre impunément toutes sortes de crimes, ayant à sa disposition une immense liste civile, pour corrompre tous ceux qui l'approchaient, afin de rendre le despotisme royal plus terrible et plus tyrannique. Ce pouvoir illégal était une monstruosité révoltante, que la sagesse humaine ne pouvait pas laisser subsister longtemps, à côté des droits imprescriptibles de l'homme. Aussi en est-il résulté une lutte continuelle entre le génie bienfaisant de la liberté et le despotisme; et ce combat violent a fini par la victoire complète du premier et la chute honteuse de celui-ci.


Tandis que Louis XVI abusait de la crédulité de la nation magnanime, qui n'eût jamais dû l'honorer de sa confiance, et protégeait dans l'intérieur l'aristocratie et le fanatisme qui la déchiraient ; ses frères, la noblesse et une partie du clergé réfractaire secondant, ses projets hypocrites et perfides, conspiraient ouvertement au dehors contre leur patrie, pour lui susciter une guerre à laquelle ils la croyaient hors d'état de résister, et qui heureusement a assuré leur honte et leur perte, au moment même où l'effet d'une insigne trahison semblait promettre quelque succès à leurs horribles tentatives.


Mais l'immortelle révolution du 10 août a produit un autre événement auquel, sans doute, ils ne s'attendaient pas. Le trône de Louis XVI a été renversé ; le tyran a été pris les armes à la main, faisant égorger de sang-froid les patriotes ; la nation est rentrée dans les droits qu'il avait usurpés, et les représentants du peuple français se sont réunis en convention nationale le 20 septembre.


Ô jour fortuné ! où, comme par un présage de nos victoires futures, l’armée française, composée de dix-sept mille hommes, repoussa, pour la première fois, les nombreuses phalanges des despotes, tandis que les législateurs signalaient l'importante carrière qu'ils allaient parcourir par l’abolition solennelle de la royauté.


Depuis cette mémorable époque, les despotes et les esclaves coalisés n'ont pas cessé de fuir devant les soldats de la république; ceux-ci ont planté l'arbre de la liberté dans la Belgique, à Nice, à Mayence, la Savoie est devenue le quatre-vingt-quatrième département de la France, et les héros de nos armées ont déjà plus d'une fois donné à leurs représentants un grand exemple de sagesse, de persévérance et de courage qu'ils doivent imiter, s'ils veulent sauver la chose publique.


La Convention s'occupe dans ce moment du sort de Louis Capet. Déjà, après avoir écarté l'absurde proposition de sa prétendue inviolabilité, elle a décidé qu'il sera jugé par elle. Il a été traduit à la barre, où il a subi son interrogatoire, et ses réponses sont dignes d'accompagner ses crimes, puisqu'il a eu l'impudente mauvaise foi de désavouer son écriture.


J'ai lu, comme juge, les pièces de son procès ; j'ai étudié l'acte énonciatif de ses délits, que j'ai comparés aux faits et au résultat des pièces, et j'ai été convaincu que Louis Capet a été le chef des conspirateurs, dont les abominables manoeuvres ont désolé la France depuis 1789 ; qu'avant la Constitution, il a formellement méconnu, et même voulu anéantir l'autorité nationale, pour conserver sa puissance despotique ; et que, depuis la Constitution, il n'a usé des prérogatives qu'elle lui accordait, que pour subjuguer et asservir la nation française, protéger les émigrés, favoriser l'invasion de tous nos ennemis, attirer une cohorte de cannibales dans le sein de la malheureuse patrie qui l'avait adopté, et partager avec eux ses dépouilles, après s’être tous baignés dans le sang des citoyens qui l'auraient défendue ; que le barbare Brunswick faisait la guerre au nom de Louis Capet ; et que. non-seulement celui-ci a entretenu ses gardes du corps chez l'étranger, il a encore fait passer à l'Autriche de nos munitions et de notre numéraire ; il a cherché à discréditer notre papier-monnaie , et à corrompre l'esprit public par toutes sortes de moyens. Je me suis convaincu que l'incendie de Courtrai, la trahison de Longwi et de Verdun ont été le résultat de ses ordres sanguinaires, ou de l'insouciance de son cœur pervers, comme les vils moyens de corruption employés tour à tour, pour désorganiser notre armée de ligne et notre marine, et pour corrompre les représentants du peuple et les fonctionnaires publics, ont été la suite de son complot abominable d'anéantir la liberté. Je me suis convaincu de la fausseté de ses serments, du plan horrible d'incendie et de disette combinés avec ses agents féroces et mercenaires ; de son affectation à n'envoyer à l'étranger que des agents contre-révolutionnaires, pour seconder ses projets liberticides et avilir la nation ; à ne pas révéler le secret du traité fait à Pilnitz, à repousser avec dédain la prévoyance et les sages conseils des patriotes ; à résister à la volonté générale, en s'opposant aux mesures de sûreté générale adoptées par le Corps législatif, en refusant d'obéir au décret de licenciement des Suisses, et en différant l'exécution de ceux rendus contre la féodalité et le fanatisme, parce qu'il protégeait les fanatiques et les nobles.


Je me suis rappelé ensuite la dilapidation de nos finances, le carnage affreux de la Bastille, du Champ-de-Mars, celui dont Nancy, la Chapelle, Vincennes, Nîmes, Uzès, Montauban et Avignon ont été le théâtre ; le trop fameux camp de Jalès, la conspiration de Saillans, la révolte d’Arles, l’armée dirigée contre les Marseillais, les désastres de nos colonies, les malheurs de Lille et de Thionville, la dévastation du territoire français par les féroces compagnons des frères de Louis Capet, la Saint-Barthélemy préparée pour le 10 août, le massacre épouvantable qui en est résulté, la mort de plusieurs milliers de citoyens qui ont péri dans les combats, la conduite hypocrite et ténébreuse de Louis Capet envers nos soldats, et l'état de dénuement où il les a laissés, eux et nos places fortes, pour les livrer sans pitié à la merci des bourreaux, les trames qu'ils ont ourdies avec les hommes méchants et corrompus, dont il a toujours eu soin de s'environner pour allumer, par leur intermédiaire, dans l'intérieur de la France, la torche de la guerre civile. J'ai vu que Louis Capet a été un traître, un parjure, un assassin, avant et après la Constitution ; qu'aucun des fléaux qui ont désolé la patrie depuis la convocation des États généraux, n'aurait eu lieu s'il avait été homme de bien, et je me suis demandé comment, après tant de forfaits, peut-il se trouver encore quelqu'un qui veuille absoudre un conspirateur aussi lâche et aussi criminel ?


J'ai donc acquis une conviction parfaite des crimes Louis Capet ; et après avoir longtemps réfléchi sur la condamnation qui doit être portée contre lui d'après la politique et la justice, je me suis enfin déterminé à penser que l'une et l'autre exigent la peine de mort contre le coupable ; mais j'ai pensé aussi que cet acte rigoureux et juste devait être suivi de quelques mesures nécessaires pour le salut de la république ; on les trouvera dans les projets des décrets que je propose, et dont la lecture suffira à mes collègues, pour en sentir l'importance.

Premier décret.

ARTICLE 1ER
La Convention nationale déclare Louis Capet, ci-devant roi des Français, atteint et convaincu, 1° (transcrire ici ses délits) ; en conséquence , la Convention nationale condamne ledit Louis Capet à la mort ; décrète qu'il sera livré, le 6 janvier, à l'exécuteur de la haute justice.

ARTICLE 2
Après la mort dudit Louis Capet, il sera élevé dans le lieu de la scène du 10 août, un monument, pour rappeler à la postérité cette journée comme le jour du triomphe de la liberté, et la journée du 6 janvier, comme le jour où le peuple français fut réellement délivré du dernier de ses rois.

ARTICLE 3
Le 6 janvier ne sera plus appelé le jour des rois ; il sera désormais un jour de fête nationale.


ARTICLE 4
La Convention décrète qu'il y a lieu à accusation contre la soeur dudit Louis Capet et sa femme, pour fait de conspiration contre l'État ; charge son comité des décrets de lui présenter l'acte d'accusation, pour l'envoi en être fait au tribunal criminel de Paris.

ARTICLE 5
Le fils de Louis Capet sera enfermé, gardé, élevé et entretenu aux frais de la nation jusqu'à sa vingt-unième année : après ce délai, il sera mis en liberté, pour jouir du titre honorable de citoyen français ; il sera doté par la nation lorsqu'il voudra s'établir.

ARTICLE 6
La fille de Louis Capet sera remise à une institutrice pour son éducation ; les frais seront supportés par la nation, qui pourvoira à l'entretien de ladite fille, et la dotera aussi lorsqu'elle voudra s'établir.

ARTICLE 7
L'exécution de ces deux derniers articles est spécialement confiée et recommandée à la commune de Paris.

ARTICLE 8
La Convention nationale, considérant que la tranquillité publique exige l'absence momentanée du reste de la famille des Bourbons Capet, décrète que tous les individus mâles de cette famille sortiront du territoire de la république dans le délai de huitaine et ne pourront y rentrer qu'après quatre années de l'acceptation de la Constitution par le peuple français, à peine de détention perpétuelle.

ARTICLE 9
Charles-Philippe, se disant Égalité, est compris dans la disposition de l'article précédent ; son suppléant sera appelé à la Convention, et le conseil exécutif pourvoira sans délai au remplacement de ses fils, qui seront tenus de quitter l'armée (1).

ARTICLE 10
Le délai ci-dessus fixé ne pourra être abrégé par les législatures, que du consentement et d'après le vœu de la nation française.

ARTICLE 11
La Convention met lesdits Bourbons Capet, leurs femmes, leurs enfants et leurs biens sous la sauvegarde et la loyauté de la nation : ils auront la parfaite disposition de leurs biens.

ARTICLE 12
Après l'expiration desdites quatre années, lesdits Bourbons Capet pourront rentrer en France, pour y jouir du titre de citoyen français.

ARTICLE 13
Le conseil exécutif, les corps constitués et les chefs de la garde nationale de Paris sont chargés, sous leur responsabilité, de veiller à à l'exécution des articles 8 et 9 du présent décret.


(1) Ce qui s'est passé à la Convention, le 16 de ce mois, et dans Paris les deux jours suivants, justifie la nécessité de cette expulsion ; elle est exigée par le salut public, qui, quoi qu'en disent les défenseurs, ou plutôt les esclaves de Philippe, est la suprême loi. Au reste, par quel étrange changement de système, ceux qui proposaient eux-mêmes, il y a quelques jours, l'expulsion de leur idole, sont-ils devenus aujourd’hui les plus fermes partisans de l'opinion contraire ? Pourquoi sollicitent-ils avec acharnement l'opposition du peuple de Paris, en lui rappelant, avec une exagération outrée, les prétendus services de Philippe ? Pourquoi encore, si celui-ci est républicain, comme ils veulent le faire entendre, ne fait-il pas lui-même disparaître l'ombrage que sa présence nous occasionne ? Croit-il que son suppléant n'est pas en état de le remplacer ? Enfin si, comme on n'en doute pas, la Convention peut expulser Louis Capet et le condamner, quand même un département l’aurait choisi pour son représentant, pourquoi n'aurait-elle pas le même pouvoir à l'égard de l'un des parents de Louis Capet, de celui surtout qu’une poignée d'esclaves semble pousser par derrière pour l'aider à monter sur le trône ? Ne doit-elle pas en user, lorsque l'intérêt de la nation entière, dont elle peut exprimer provisoirement la volonté, le lui commande ? Et est-il surtout de sa dignité de s'écarter de ce devoir impérieux pour complaire au caprice de quelques hommes dont l’ambition a besoin sans doute du système anarchique et désorganisateur, qu’ils ne cessent de propager ?

Collection Portiez (de l'Oise), tome 282, n° 110.

LE MOIS DE FÉVRIER

AUX MOIS DE JANVIER ET DE MARS


 
Couplets  sur le calendrier républicain.
 Air : Du Prévôt des marchands.


 
Messieurs de Mars et de Janvier,
Vous vous moquiez de Février :
Près de trois fois six cents années
Entre vous je fus comprimé ;
Mais enfin des âmes bien nées
Viennent secourir l'opprimé.

Quand je n'avais que vingt-huit jours,
Sur trente-un vous comptiez toujours ;
Avril en me prêtant sa lune,
Secondait votre lâcheté ;
Maintenant je ferai fortune,
A l'ombre de la liberté.

Tous les quatre ans un jour de plus
Dans les miens se trouvait inclus.
Par cet arrangement bizarre,
Quelquefois je comptais vingt-neuf :
Mais aujourd'hui tout se répare ;
La France ouvre un siècle tout neuf.

Le temps reprenant son vrai cours,
Chaque mois aura trente jours.
Dans le calendrier de Rome.
Je fus déshérité par vous :
Mais, grâce aux lumières de Romme *
L'égalité règne entre nous.

Dans le nouveau calendrier
Je perds le nom de Février.
Ce nom ne disait pas grand'chose ;
Les vôtres ne valaient pas mieux :
Mais sous le titre de Ventôse,
J'épure la terre et les cieux.

Au changement que Fabre * a fait,
Nous gagnerons tous en effet !
Car cet élève de Molière
Grave nos noms en lettres d'or,
Depuis le gai Vendémiaire
Jusqu'au superbe Fructidor.

Rien de plus doux que Germinal.
Rien de plus gai que Floréal.
Tous ont, à la métamorphose
Gagné des noms bien composés
Nivôse même et Pluviôse
Sont heureusement baptisés.

Primidi mène à Duodi,
Tridi, Quartidi, Quintidi,
Sextidi vient, Septidi passe
Puis Octidi, puis Nonidi
Et puis gaîment on se délasse
Dans le repos du Décadi.

Trois fois cent, plus trois fois dix jours,
Du travail auront le secours ;
Ce fut la volonté d'un sage * :
Mais des pontifes charlatans
Mettaient tous les jours en chômage
Et commandaient l'abus du temps.

Nous remplaçons les vieux élus
Par les talents et les vertus :
Voilà nos dieux, voilà nos guides;
Et laissant là le rit romain,
Les cinq jours des sans-culottides
Sont fêtés du républicain.

Au bout de trois ans, reviendra
L'an que Sextile on nommera.
La Grèce eut ses Olympiades :
Avec pompe on les célébra,
Mais nous aurons nos Franciades
Que l'univers adoptera.

 

Romme, rapporteur du comité d'instruction publique pour le nouveau calendrier.
Fabre d'Eglantine, auteur du Philinte de Molière et de l'Intrigue épistolaire, rapporteur de la Commission chargée des nouvelles dénominations des mois et des jours.
Antonin ordonna, par un édit, qu'il y aurait trois cent trente jours de travail.

Pour l'air du Prévôt des marchands, voir ici